5 février 2017

Le secret du mari - Liane Moriarty



Un mal pour un bien

 
Un écrivain femme anglo-saxon, un titre simple et évocateur, un pitch accrocheur ... Cela m'a suffi pour tenter l'aventure de ce roman. Pourtant, au bout de quelques pages, j'ai failli regretté mon choix. Je me plongeais en effet dans une histoire plutôt éloignée de mon inclination naturelle pour les romans "sérieux" même (voire surtout) s'ils abordent des sujets de la vie quotidienne ou des histoires de couple. J'ai soudain craint lire un récit léger et romantique dans le style de Demain est un autre jour que j'ai lu, avec plaisir pourtant, l'été dernier. J'ai évidemment persisté car ces romans ont toujours de toute façon un côté plaisant et addictif qui ne se refuse pas. Au bout du compte, le livre refermé après les derniers mots, je me suis fait la réflexion suivante : Liane Moriarty réussit l'exploit dans son roman  à allier la légèreté évoquée à des enjeux moins frivoles, plus psychologiques, voire dramatiques, le scénario frôlant parfois le thriller sans jamais en prendre la voie. Le secret du mari est efficace, fluide, vivant et émouvant ; il réunit les recettes habituelles du best-seller à l'anglo-saxonne à la croisée de plusieurs genres.

Un secret contenu dans une lettre écrite il y a longtemps par son mari va bouleverser la vie de Cecilia et potentiellement celle de deux autres femmes australiennes dont on ne comprend pas de prime abord le rapport avec elle. Celui-ci apparaîtra pourtant petit à petit même s'il restera plutôt ténu pour l'une d'elle, dont la présence dans la trame s'explique clairement par le besoin pour l'écrivaine d'étoffer son intrigue principale en créant une histoire dans l'histoire. Rassurez-vous, ce secret, aussi bouleversant soit-il, sera mis à jour pour le pire et pour le meilleur, les deux ne faisant parfois qu'un.  Ne dit-on pas "C'est un mal pour un bien" ?

Le Livre de Poche - page 148

Il avait pleuré sous la douche.
Il ne la désirait plus.
Il lui cachait quelque chose.
Une situation pour le moins bizarre et inquiétante qui suscita en elle une certaine satisfaction, voire une impatience grandissante.
Elle serra le frein à main et défit sa ceinture.
"Allons-y", dit-elle à Esther, consciente du plaisir inapproprié qui l'envahissait peu  à peu. Elle venait de prendre une décision. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait une obligation morale d'agir de manière immorale. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre, n'est-ce pas ? Si. C'était tout à fait justifié.
Une fois les filles au lit, elle ferait ce qu'elle brûlait de faire depuis le début. Elle ouvrirait cette satanée lettre.

20 janvier 2017

En l'absence des hommes - Philippe Besson


Amour et patrie


Vincent est un jeune aristocrate de 16 ans. Bien élevé, racé, séduisant, avec "une peau de fille". En cet été 1916, les hommes sont absents, ils sont sur le front du nord et de l'est de la France. Probablement pas pleinement conscient de l'horreur quotidienne des tranchées, il fait sa première sortie dans le beau monde parisien. Il est approché par Marcel Proust, un vieil écrivain "pas joli" qui décide de faire de l'adolescent, qui ne manque pas de maturité, son ami intime. Une relation ambiguë se noue sous les yeux scandalisés de tous. Le même jour, Vincent tombe dans les bras d'Arthur, le fils de la gouvernante, revenu en permission pour quelques jours. Quand cette belle et triste histoire débute, ils sont loin de d'imaginer à quel point ils sont liés les uns aux autres ...

Et pendant ce temps, le lecteur que je suis, comme hypnotisé, déguste avec contentement le récit plein d'élégance du premier roman de Philippe Besson. Une amitié touchante, pleine d'allure, et une passion intense, vécue dans l'urgence. La narration prend la forme d'un dialogue verbal, puis d'une correspondance épistolaire. On ressent la constance de l'écrivain à vouloir choisir les bons mots dans chaque phrase afin que l'émotion jaillisse dans chacune d'elles. Cela fonctionne pour moi. J'ai eu la sensation de vivre de l'intérieur les émotions ressenties par les trois hommes. Il n'est pas étonnant que En l'absence des hommes ait lancé la carrière de Philippe Besson. 



 Julliard - page 32

La guerre est là. Elle a ton visage, Arthur.
Avec toi, Arthur, c'est, en effet, la guerre qui fait irruption dans mon existence désoeuvrée de jeune homme de bonne famille.
Cette irruption est une effraction, une surprise. Je ne suis pas préparé à ça, accueillir l'horreur d'une guerre, la souffrance d'un soldat, la dérive d'un monde.


10 janvier 2017

La faute de l'abbé Mouret - Émile Zola


L'envers du paradis


Le cinquième épisode de la série naturaliste des Rougon-Macquart m'a beaucoup moins emballé que les précédents. Pourtant épaté par la plume brillante d'Émile Zola, je me suis surpris, à de nombreuses reprises, à lutter pour ne pas sauter des passages entiers de La faute de l'abbé Mouret. L'ennui me gagnait alors que je ne voyais pas l'intrigue avancer, ou plutôt décoller. Celle-ci, en effet, se réduit souvent à une sorte de huis-clos entre Serge Mouret, sa jeune maîtresse Albine, la nature luxuriante et un Dieu omniscient. Des pages et des pages de description de l'étouffant paradis qui abrite les amours coupables d'un prêtre de campagne et à peine moins des bonheurs et supplices que lui occasionne la religion. Les interactions des deux héros avec les autres villageois sont peu nombreuses et font, pour le coup, cruellement défaut. Elles auraient pourtant été plus que bienvenues pour donner du relief au récit de cet épisode très contemplatif. La conquête de Plassans ne comportait pas de tels passages et les romans précédents avaient le sujet de leur côté malgré parfois de pleines pages de description (Le ventre de Paris, La Curée...).

Dans La faute de l'abbé Mouret, aucune référence n'est faite au monde extérieur, au reste des familles Rougon et Macquart (sauf l'oncle Pascal) ou aux splendeurs et décadences du Second Empire. Rien n'aide donc le lecteur à tenir la barre, mis à part quelques personnages secondaires qui jalonnent heureusement le roman et qui ont apporté à ma lecture une salutaire bouffée d'oxygène. Par leurs caractères affirmés, ils parviennent à insuffler un peu de vie au drame amoureux d'Albine et Serge, personnages "blancs", plaintifs et lassants. La joyeuse et simple Désirée, la caractérielle et attachante Teuse et l'horrible frère Archangias constituent, à mes yeux, la colonne vertébrale d'un roman qui prend sinon souvent des airs de languissant poème en prose.

La faute de l'abbé Mouret n'en est pas moins exemplaire dans sa structure en triptyque (prêtre exemplaire / prêtre défroqué / prêtre repentant), dans la richesse de la langue, le foisonnement des détails, la critique sous-jacente du petit clergé et le symbolisme qui transpire de l'adaptation libre du couple originel chassé du jardin d'Eden. Malgré l'ennui certain qu'il m'a occasionné, je le classe tout de même parmi les #2 Sorel pour les qualités tout juste énumérées et parce qu'il m'est difficile de mettre moins à un Rougon-Macquart. J'espère qu'il restera le seul de la saga dans ce cas.

Le Livre de Poche - page 370


Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières, demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant, il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr pour laisser ses genoux collés à la dalle pendant que chaque mot d'Albine l'appelait : son cœur allait vers elle, tout son sang se soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée la plus abondante ; ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses veines, et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la chose de Dieu.

8 décembre 2016

Le Paris d'Haussmann - Patrice de Moncan


Paris gagné, Paris perdu


Quelques années après avoir lu la biographie du baron Haussmann de Michel Carmona, j'ai pris beaucoup de plaisir à parcourir ce bel ouvrage consacré au grand chamboulement urbanistique que connut Paris entre 1853 et les années 1870, c'est à dire au cours du Second Empire et encore un peu après au début de la Troisième République malgré l'abdication de Napoléon III, le grand ordonnateur de ces travaux. Alors que le livre de Carmona mettait bien sûr l'accent sur la vie bien remplie et l'oeuvre conséquente du préfet de la Seine, celui de Patrice de Moncan se focalise uniquement sur la transformation de Paris à proprement parler avec photos, gravures et croquis à l'appui. Et le point fort de Paris sous Haussmann, qui a le format d'un épais fascicule illustré, est qu'il est structuré en chapitres bien délimités exposant les différents étapes et angles des travaux qui modifièrent énormément la physionomie de la capitale française : l'insalubrité du vieux Paris, la vision de Napoléon III, les différentes phases d'avancement, le financement, les grands axes, les boulevards, les places monumentales, les immeubles dits haussmanniens, mais aussi les marchés, les théâtres, les écoles, les églises, les parcs, l'adduction de l'eau, les égouts, les trottoirs, le mobilier urbain, les transports en commun etc...

L'auteur a de toute évidence une très bonne opinion de ce Paris redessiné et défend clairement le bilan de cette administration qui sortit la ville de son asphyxie au prix d'un énorme chantier qui profita à moyen terme à de nombreux parisiens, riches et pauvres. Mais il a également l'intelligence de prendre en considération l'opinion des détracteurs qui étaient nombreux à s'indigner, à l'idée de voir disparaître le vieux Paris ou tout simplement pour des raisons d'opposition politique. A cette lecture, j'ai réalisé, par exemple, à quel point l'île de la Cité fut remodelée et pas forcément pour le meilleur. L'étroite partie nord-est de l'île et la charmante place Dauphine à l'ouest mises à part, les petites rues résidentielles, certes des taudis à l'époque, comme on en trouve encore sur l'île Saint-Louis, ont été rasées pour laisser la place à de colossaux bâtiments (Hôtel-Dieu, Préfecture de Police, Palais de justice qui dissimule la Sainte-Chapelle, etc ...) qui, malgré leur beauté intrinsèque, ont vidé de sa population le cœur de Lutèce - c'est à cet endroit que fut bâtie la toute première enceinte défensive à l'époque gallo-romaine - pour en faire le centre administratif imposant et plutôt froid que l'on connaît maintenant.



Les Éditions du Mécène - page 27

Si Paris transformé par le baron Haussmann n'est pas une ville utopique, ce n'en est pas moins une ville rêvée. Ville rêvée par Napoléon III comme par l'ensemble des Parisiens qui étouffaient dans leurs rues étroites , sans lumières et sans arbres, sans parcs ni jardins publics, et dont certains des quartiers étaient dans un état de délabrement total [...]
Le Paris imaginé par Napoléon III est une ville organisée, saine, où la population respire à nouveau, où des avenues et des boulevards larges relient facilement ses différents pôles d'attraction, où les plus démunis vivent dans des conditions décentes, où le commerce et l'industrie s'épanouissent librement en donnant à chacun de l'ouvrage.


17 novembre 2016

Le jour où j'ai appris à vivre - Laurent Gounelle



Le jour où je me suis vu mourir


Plus je progressais dans Le jour où j'ai appris à vivre, plus la déception me gagnait. Avant de l'entamer, je m'attendais naïvement à un roman ressemblant davantage à Les dieux voyagent toujours incognito, le très réussi deuxième roman de Laurent Gounelle, plutôt qu'à son tout premier, L'homme qu voulait être heureux, un roman initiatique, qu'au demeurant j'ai su apprécier à l'époque, mais dont l'intrigue assez indigente n'était que le prétexte à placer quelques pistes d'amélioration de la connaissance de soi. Ici, rebelote, le roman est une accumulation de recettes offertes au lecteur pour l'encourager à atteindre le bonheur avant de passer l'arme à gauche. Le héros Jonathan, jeune américain sympathique (oui, pourquoi ne pas se faire plaisir en plaçant l'intrigue en Californie ?), croise le chemin d'une diseuse de bonne aventure qui lui annonce que son temps est compté. Ce sera, vous vous l'imaginez bien, un électrochoc salutaire pour ce commercial mal dans ses baskets. Il va remettre en cause sa manière de vivre pour profiter au mieux du temps qui lui reste, ou en tous cas pour vivre une vie davantage en adéquation avec ses aspirations les plus profondes. En schématisant : être heureux, et rendre les gens autour de lui heureux, en tendant tout son être vers la paix et l'épanouissement intérieur.

L'écriture d'un roman est évidemment une excellente initiative. Les idées évoquées sont nobles et c'est pourquoi elles auraient mérité un plus bel écrin, un canevas scénaristique à la hauteur de l'enjeu, autour d'une galerie de personnages moins caricaturaux. Les conseils prodigués auraient infusé avec subtilité dans une histoire plus crédible, davantage construite. J'ai eu clairement la sensation que l'auteur n'avait eu aucune inspiration, ou en tout cas aucune envie de se compliquer la vie, l'objectif étant uniquement de faire passer le message. Dans ce cas, la mission est accomplie et le livre, écrit simplement et convenablement, doit pouvoir se trouver facilement dans le rayon de développement personnel de toute bonne librairie.
     

Folio - page 62


Il voulait trouver le moyen de retenir le temps. Quand il était gamin, un simple après-midi lui semblait long, très long. Mais adulte, la vie filait à toute allure ; chaque année semblait plus courte que la précédente. D’ailleurs, un ami physicien le lui avait dit : en termes de perception, on atteint la moitié de sa vie à l’âge de seize ans.
 

31 octobre 2016

Riquet à la houppe - Amélie Nothomb


C'est quoi ce troll ?


Amélie Nothomb se lit vite et bien. Sauf erreur de ma part, y compris Riquet à la houppe, j'ai lu 21 de ses 25 romans. Ceux sur lesquels j'ai fait l'impasse sont ses derniers car, malgré un indéniable talent d'écriture, j'étais arrivé à saturation de sa courte littérature aux scénarios bien trop embryonnaires. Riquet à la houppe, lui, m'est accidentellement tombé dans les mains et je n'ai pas résisté : je l'ai lu vite et bien. Est-ce que mes sensations ont récupéré une certaine virginité après quelques années d'abstinence ou s'agit-il simplement d'un bon cru ? Le style Nothomb est toujours un véritable petit régal. Quelques pages au début du roman sont particulièrement brillantes : la pensée narrative y est confiée au nourrisson Déodat qui, du haut de son couffin, constate et analyse finement ce qui l'entoure avec une construction bien au-dessus de son âge.

Page après page, on ne peut que se laisser surprendre par les réflexions et traits d'esprits décalés construits par l'auteure autour des personnages étranges de Déodat et Trémière, deux futurs amoureux dont le principal point commun est d'avoir été les souffre-douleur de leurs camarades de classe. Et pour cause, l'un est laid et érudit, accessoirement ornithologue, et la seconde est anatomiquement sublime, peu encline à se remuer les méninges et ... mannequin. L'histoire de Perrault, donc, relookée par l'écrivaine belge qui nous livre un petit conte philosophique baroque, prétexte à d'intelligentes et spirituelles réflexions d'ordre général et, de manière plus particulière, sur les clichés de la beauté, et donc de la laideur, dans notre société.

Malgré tout ce brio et le plaisir qu'on peut  en tirer, il est difficile d'être complètement acquis à la cause d'une histoire dont la forme écrase à ce point une intrigue qui aurait du mal à exister par elle-même. D'où le #2 Sorel qui est quand même un 6/10 sur SensCritique/Sorel
   

Albin Michel - page 15


 - Notre fils est intelligent, déclara-t-elle.
Elle avait raison : l'enfançon avait cette forme supérieure d'intelligence que l'on devrait appeler le sens de l'autre. L'intelligence classique comporte rarement cette vertu qui est comparable au don des langues : ceux qui en sont pourvus savent que chaque personne est un langage spécifique et qu'il est possible de l'apprendre, à condition de l'écouter avec la plus extrême minutie du coeur et des sens. C'est aussi pour cela qu'elle relève de l'intelligence : il s'agit de comprendre et de connaître. Les intelligents qui ne développent pas cet accès à autrui deviendront, au sens étymologique du terme, des idiots :  des êtres centrés sur eux-mêmes. L'époque que nous vivons regorge de ces idiots intelligents, dont la société fait regretter les braves imbéciles de jadis.


21 octobre 2016

On ne voyait que le bonheur - Grégoire Delacourt



Et combien coûte-t-il ?


Le roman commençait plutôt mal. Je décrochais dès les premières pages et ai été à deux doigts de le refermer, de le ranger dans ma bibliothèque. Pourquoi ? L'écrivain était en train de me faire le coup du héros en plein marasme psychologique à cause d'une vie de famille au bord du naufrage et d'un travail incapable de le combler et de donner un sens à sa vie. Après une enfance jalonnée de malheurs (deuil d'une soeur, abandon d'une mère et démission tacite d'un père), il découvre avec délectation l'amour fou. Un mariage et deux enfants plus tard, tout fout le camp à nouveau. Habituellement, c'est le type de scénario qui ne me fait aucunement peur, surtout s'il sonne juste, peu importe qu'il soit déprimant. Mais cette fois-ci, j'ai ressenti la désagréable sensation de lire l'histoire de ce gars pour la millième fois. L'idée de l'auteur de chiffrer tout et rien, le coût de chaque être humain, celui peut-être du bonheur ou du malheur, je ne sais pas, grâce au titre des chapitres aurait pu être une idée sympathique si elle ne ressemblait pas autant à un artifice littéraire.

Comme ce n'est pas mon style et qu'en plus Monsieur Delacourt s'est fendu d'une sympathique dédicace au dernier salon du livre, j'ai persisté et bien m'en a pris puisque, la première partie passée (il y en a trois), l'histoire décolle enfin. Notre héros arrive au bout du bout et finit pas péter les plombs. Et pas qu'un peu, je dirais. Une forme de burn-out un peu extrême. C'est malheureux pour lui mais plutôt bienvenu pour le lecteur qui découvre ainsi une suite plus originale, excitante et touchante. La troisième et dernière partie, un autre point de vue sur le drame, m'a particulièrement absorbé et j'ai terminé la lecture avec la larme à l'oeil. Pas si mal.
  

Le Livre de Poche - page 219


Il ne reste de ceux qui nous manquent que le manque justement que nous avons d'eux. Dans ma mémoire, les visages de Joséphine et Léon se brouillaient, comme s'était dilué celui d'Anne. Seules demeuraient des images, parfois menteuses, créées par ma terreur à l'idée d'être tout à fait seul, sans souvenirs. Un rire qui n'existait pas, par exemple, et que j'entends encore, dans un jardin. La couleur rouge d'un petit manteau bleu. Un éclat de lumière dans la blondeur, un jour sans soleil. La couleur des yeux d'un père. Ces petites touches impressionnistes qui font l'album de nos peines.


6 octobre 2016

La Fayette - Gonzague Saint Bris

  

Une aura intacte


Gilbert du Motier de La Fayette fait partie de ces personnages dont on connaît parfaitement le nom mais dont le rôle dans l'Histoire de France nous apparaît souvent flou. A la lecture de cette biographie, domine chez moi le sentiment que, toute sa vie durant, à vingt ans comme à soixante-dix, il a souvent tenu un rôle important sans avoir jamais véritablement décroché le premier. La nature de son caractère et l'objet de sa quête en sont certainement la cause. Idéaliste et aventureux, il ne possède pas l'ambition de ses contemporains les plus connus qui, eux, aspiraient au pouvoir ou à une quelconque position sociale. Lui était mû par-dessus tout par les causes justes, tels la liberté et le respect des droits de tous les individus d'une nation. Il s'est battu à sa manière dans l'espoir de faire passer la France en douceur, par le compromis,  de la monarchie absolue à la démocratie, ses origines aristocratiques ayant certainement modéré ses indéniables élans républicains. Il a notamment refusé des responsabilités qui n'allaient pas dans le sens du bien commun. La Fayette n'était pas dénué d'intelligence politique, il n'a simplement pas voulu sacrifier son bonheur sur l'autel de l'ambition personnelle, sauf peut-être celui de la reconnaissance, de la gloire et de la postérité. Il ne s'est jamais perdu en route. Contrairement à des Napoléon ou des Robespierre, il ne s'est brûlé les ailes. Pas d'usure du pouvoir pour lui, son aura est restée intacte.
   
De lui, je pense qu'on peut dire qu'il aura eu plusieurs destins au cours d'une seule et longue vie. Il est d'abord héros de l'Amérique en participant activement à l'indépendance de celle-ci face l'Angleterre colonisatrice, ce qui fait de lui le personnage français le plus glorifié aux États-Unis depuis presque 250 ans. Il prendra ensuite part aux événements des premières années de la Révolution française en tant que commandant de la garde nationale. En 1792, accablé par la tournure des événements, il s'enfuira de France et échappera à la terreur en payant le prix fort dans les geôles autrichiennes et prussiennes. Des années plus tard, il fait encore des siennes en jouant un rôle dans l'abdication de Napoléon après les "Cent jours", puis dans celle de Charles X au profit de Louis-Philippe. A défaut de république, dont il craint désormais les excès, il met ses espoirs dans une monarchie constitutionnelle qui pourrait apporter les réformes institutionnelles nécessaires au bonheur de tous. Il sera évidemment déçu.

Cette biographie est très agréable à lire. Elle se parcourt un peu à la manière d'un roman, Gonzague Saint Bris y mettant emphase et lyrisme. Il est évident que le biographe adore son sujet. J'ai été au début perturbé, et j'y ai ensuite trouvé des avantages, par les continuelles digressions de l'auteur sur tel ou tel sujet d'actualité de l'époque ou personnage que le "héros des deux mondes" a croisé de près ou de loin. J'imagine que cela a enrichi le propos et rendu le récit absorbant.

Folio - pages 439 et 440


Après cette rencontre entre Pères Fondateurs, La Fayette retourna à Washington pour faire ses adieux au nouveau président qui venait d'être élu : Quincy Adams, fils de John Adams. Il devait revenir à celui-ci de prononcer le dernier discours officiel, pour remercier l'hôte de sa visite et lui exprimer les vœux de la nation. "Quand plus tard, lui dit-il, dans sa harangue, on demandera à un Français de choisir l'individu symbolisant le mieux sa nation, dans le temps que nous vivons, le sang d'un noble patriotisme colorera ses joues, le feu d'une inébranlable vertu brillera dans ses yeux, et il prononcera le nom de La Fayette !"





Tombe de La Fayette et de son épouse, au cimetière Picpus à Paris

9 septembre 2016

La conquête de Plassans - Émile Zola


    

Querelles de voisinage


Le numéro quatre des "Rougon-Macquart" fait probablement partie des épisodes les moins connus de la série des vingt romans d'Émile Zola. Après deux romans parisiens, le lecteur est de retour à Plassans, en Provence, pour y retrouver les personnages devenus secondaires de Pierre Rougon (surtout à travers sa femme Félicité) et d'Antoine Macquart, les deux frères protagonistes de La fortune des Rougon. Ici, l'attention est déportée sur François Mouret (fils d'Ursule Macquart) et son épouse Marthe, née Rougon, couple de paisibles bourgeois de la ville qui sont amenés à louer une chambre à l'abbé Faujas, prêtre ambitieux à la solde de l'Empire, arrivé tout fraichement de Besançon avec sa mère sous le bras.

Cet épisode plus discret et moins ambitieux sur la forme, en témoigne l'absence des descriptions sur des pages entières des trois premiers tomes (surtout en comparaison avec Le ventre de Paris), soulève pourtant pas moins (et au moins) trois thèmes importants : la folie inéluctable (les époux Mouret descendent tous deux de la matriarche toquée Adélaïde Fouque et font des enfants entre cousins), les grands aises du clergé et ses combines pour devenir curé, grand vicaire ou même évêque (il n'y a pas que pour sa place au ciel qu'il faut se battre), et enfin les manigances politiques pour conquérir le pouvoir local (au début du roman, Plassans est une ville légitimiste).

Émile Zola évoque cette abondante matière sans concession mais parvient à dérouler l'histoire avec un ton presque badin, comme pour souligner la vie globalement douce de ces bourgeois de province pourtant à mille lieues du luxe de La curée. C'est au lecteur de lire entre les lignes et ce n'est pas très difficile tant la caricature à peine exagérée de ses quasi-contemporains (puisque le second Empire n'est plus lorsque le roman sort en 1874) est à la fois subtile et évidente. Chacun des personnages sonnent en effet parfaitement juste tout en tenant avec éclat son rang de bourreau et/ou de victime au sein de cette détestable comédie humaine. La scène finale est d'ailleurs exemplaire en ce sens : les voisins qui avaient jusque là fait allégeance à l'abbé Faujas, font montre d'un manque d'empathie assez saisissant au moment du drame. Personnellement, le gentilhomme commerçant François Mouret m'a beaucoup amusé dans la première partie du roman. La seconde partie est pour lui plus ... glaçante.

Le Livre de Poche - page 384


Il se mit à rire d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante.
 - Maintenant, c'est fait, ce contenta-t-il de répondre ; il faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour les pénitentes, et pas une n'osa le quitter ; elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.
 - Ma chère, avouait Mme de Condamin à Marthe, j'avais tort en voulant qu'il se parfumât ; je m'habitue, je trouve même qu'il est beaucoup mieux... Voilà un homme !


15 août 2016

Maman a tort - Michel Bussi



L'ogresse et le petit poucet


J'avais envie de lire un roman de Michel Bussi, cet auteur français qui semble cartonner dans les librairies ces derniers temps. A supposer que ses autres livres soient à l'image de celui-ci, il n'est pas surprenant qu'ils plaisent car Maman a tort est un polar/thriller grand public, sans violence ni noirceur inutile, qui déroule une intrigue à énigmes non dénouée de réflexion, de profondeur et de bons sentiments.

Malone, à presque quatre ans, éveille l'attention d'un psychologue scolaire. Il réclame sa maman disparue qui ne serait pas celle qui l'élève actuellement. La commandante de police du Havre est prévenue mais n'a guère le temps de s'occuper de ce cas douteux puisqu'elle travaille activement sur le cas d'un braquage à Deauville. S'ensuit une double enquête pour cette femme attachante, aux airs bourrus de chef de police, qui va aller de surprise en surprise ...

Il m'a été très agréable d'entrer dans cette histoire, de découvrir la psychologie des personnages en présence et d'apprendre des choses intéressantes sur la mémoire des enfants en dessous d'un certain âge. J'ai tout particulièrement apprécié entrer dans la tête du petit Malone dont on dispose du point de vue dans de nombreux courts passages rédigés avec simplicité et subtilité  (voir extrait ci-après). On pénètre dans sa vision "conte de fées" du monde, lorsqu'il  croit sans y croire, avec une candeur enfantine, que son doudou est vivant, qu'il y a des châteaux, des fusées, des chevaliers, des ogres autour de lui ...

C'est pourquoi j'ai peut-être préféré la première moitié du roman quand l'écrivain nous plonge davantage dans les mystères de l'enfance et les considérations psychologiques liées à la maternité par exemple, plutôt que sur le polar lui-même et les courses poursuites de la fin. Pour autant, le scénario de Maman a tort est cohérent et bien ficelé, il ne manque pas de bonnes idées et ne bascule jamais dans le mélodrame. Le ton est plutôt juste, touchant, avec quelques touches d'humour et l'ensemble est divertissant. Je relirai très probablement du Michel Bussi.

Pocket - page 421

Malone était pressé que la mer s'en aille. Il se souvenait de ça aussi. Des fois, la mer partait loin, plus loin que les cailloux ronds, et elle laissait du sable derrière elle. Malone construisait des châteaux avec maman, des grands châteaux de sable qui restaient longtemps debout quand la mer revenait.
C'était ici, il en était sûr, même si tout était caché sous la mer. Peut-être que quand elle partirait, la mer, sa maman reviendrait jouer avec lui.
Le cri terrible le fit sursauter. Celui de l'ogre. Immédiatement, il serra sa capuche contre ses deux oreilles et juste après enfonça ses deux doigts dans celles de Gouti pour qu'il n'entende pas non plus.



8 août 2016

Demain est un autre jour - Lori Nelson Spielman



La liste d'une vie


A 34 ans, Brett a en apparence tout pour être heureuse : une jolie silhouette, un boy-friend canon, des amies intimes et un job à responsabilité dans l’entreprise familiale. Lorsque sa mère Elizabeth décède rapidement, quelques mois après le diagnostic de son cancer, elle perd sa meilleure alliée mais aussi un héritage qu’elle croyait acquis. En effet, Elizabeth a laissé un testament dans lequel elle demande à sa fille de réaliser ses rêves d’adolescente, des souhaits qui ne sont évidemment plus à l’ordre du jour. Pour Brett, se profile un changement de vie radical … pour le pire au début, et comme vous pouvez l’imaginer, bientôt pour le meilleur.
Le temps des vacances, je me suis laissé tenter par cette « comédie romantico-initiatique », ce « Bridget Jones drôle et ultra-positif ». Une littérature que je qualifierais de féminine mais que, bon client finalement, j’ai ingurgitée en trois jours, ce qui est rapide, croyez-moi. L’idée de départ est amusante, ça ne manque pas d’esprit et le scénario passe d’un rebondissement à l’autre avec énergie, légèreté et optimisme. Demain est un autre jour est le genre de bouquin qu’on referme à la fin avec une pointe de culpabilité et la sensation claire de ne pas avoir lu un monument de littérature car c'est bourré de bons sentiments, de clichés sentimentaux et de hasards un peu trop parfaits (l'homme en burberry ...). Mais c’est un roman très divertissant et pour se changer les idées, c'est pas mal du tout.
  

Pocket – pages 89 et 90


« … Quand tu as peur, empoigne ce courage et libère-le car tu sais désormais qu’il sommeille en toi, comme je l’ai toujours su. Eleanor Roosevelt a dit un jour : Faites chaque jour quelque chose qui vous fait peur. Pousse-toi à réaliser les choses qui t’effraient, ma chérie. Prends des risques et vois où ils te mènent, car, grâce à eux, la vie vaut la peine d’être vécue … »


1 août 2016

Je m'appelle Asher Lev - Chaïm Potok

 

Une lubie de goy


Je m’appelle Asher Lev, ou le parcours d’un garçon de la communauté juive hassidique de Brooklyn qui reçoit du Ribbono Shel Olom, autrement dit Dieu, le don précieux de savoir dessiner avec facilité et inspiration. Malheureusement l’art et la religion lorsqu’ils sont exercés sans concession, sont incompatibles. Petit, Asher n’a pas réellement conscience de son talent subversif, et ensuite quand il grandit, celui-ci s’impose à lui sans qu’il ne puisse rien faire d'autre que de s'y adonner sans limite. Le jeune artiste sera au bout du compte soutenu, et parfois même encouragé, par son entourage, son père excepté. Cet aspect de l’histoire m’a indéniablement séduit car quand l'amour et/ou la bienveillance sont présents, tout devient possible. En tout cas jusqu’à un certain point ... A contrario, Asher Lev paraît finalement davantage subir son chemin que de le choisir. Ce sont les autres, les religieux et les artistes, qui décideront en tout pour lui comme s’il n’avait aucun choix à faire, comme si son génie artistique le dédouanait de tout. L’asservissement à l’art et l’idée qu’il est impossible d'échapper à son génie, est un des sujets principaux du roman. Asher a, lui, un défi supplémentaire par rapport aux autres artistes : s'affranchir d'une culture exigeante, à défaut de sa foi, et du regard écrasant de ses parents.
 
L’écriture est remarquable. Chaïm Potok parvient, avec un sens du rythme et sans inclure pathos ni drames excessifs, à parfaitement faire ressentir au lecteur l’état d’esprit d’Asher Lev alors que celui-ci paraît souvent stoïque et inaccessible en apparence (combien de fois lit-on « Je ne dis rien »). Pour le reste, c’est un roman enrichissant qui nous permet de découvrir de l’intérieur une minorité religieuse assez fermée, par réflexe de protection de sa foi et de ses traditions et par désir de reconstruction en ces années d’après-guerre.
Un beau roman initiatique.

10/18 – pages 224 et 225


- Est-ce que tu te rends compte ? me demanda-t-il en élevant la voix. Comprends-tu ce que tu vas faire ? Comprends-tu maintenant ce qu’a fait Picasso ? Même Picasso, le païen, a dû le faire ! On ne peut pas y échapper. Tu me comprends, Asher Lev ? Ce n’est pas un jeu. Il ne s’agit plus de barbouillages enfantins sur les murs. C’est une tradition, une religion, Asher Lev ? Tu vas devoir te convertir à une religion qui s’appelle l’art. Elle a ses fanatiques et ses rebelles. Je veux que tu saches la maîtriser. Tu m’entends ? Personne ne voudra t’écouter s’il n’est d’abord convaincu que tu en es bien maître. Seul celui qui a pu se rendre maître d’une tradition a le droit d’y ajouter quelque chose ou au contraire de la rejeter ? Tu me comprends, Asher Lev ?
J’acquiesçais.
- Asher Lev, c’est une tradition de goyim et de païens. Ses valeurs sont celles des goyim et des païens. Ses concepts aussi. Son mode de vie également. Dans toute l’histoire de l’art en Europe, on ne trouve pas un seul juif observant qui ait été un grand peintre. Pèse bien cela avant de te décider. Il n’y a pas que le Rèbbe qui me pousse à te dire ça. Je n’ai pas envie de travailler des années avec toi pour qu’un beau jour tu viennes me dire que tu t’es trompé. Tu comprends ?



24 juillet 2016

Zola, la vérité en marche - Henri Mitterand


Sans peur et sans reproche


A défaut de ne pas avoir encore trouvé de biographie à mon goût, j'ai fait l'acquisition de ce volume de l'excellente collection "Découvertes Gallimard". Elle fourmille toujours d'informations, de documents et d'images qui permettent, mieux que les simples biographies, de visualiser plus facilement les documents d'époque de toutes sortes (manuscrits, articles, photographies ...).

Je tenais à en savoir plus sur le grand écrivain naturaliste français, auteur de la saga des Rougon-Macquart et de Thérèse Raquin, entre autres. Après une vie riche et exemplaire, ce maître de la prose et de la narration est décédé d'une mort soudaine et suspecte (asphyxie chez lui) en 1902, chose que j'ignorais totalement. Grand observateur et analyste de son époque et de l'âme humaine, républicain engagé mais gardien attentif de son libre arbitre, défenseur des oubliés de la société inégalitaire de la fin du 19ème siècle (c.f l'emblématique "J'accuse...!" en faveur de Dreyfus), auteur prolifique à la grande force de travail, personnage privé à la double vie (à la fin de sa vie, il a une épouse et une maîtresse qui lui donne deux enfants) et ami proche de grands artistes de l'époque (à commencer par Flaubert, Manet et Cézanne), il m'apparait comme un homme totalement accompli, menant d'abord une vie de bohème, notamment par manque de moyens, puis bourgeoise mais sans jamais oublier ses convictions et mettre de côté son sens aigu de la justice.

J'ai d'autant plus envie de me remettre vite aux Rougon-Macquart ...



12 juillet 2016

Un bonheur parfait - James Salter


Le mieux est l'ennemi du bien


Ce roman est un très bel objet impressionniste. Par petites touches mélancoliques, y sont projetés quelques instantanés de la paisible vie conjugale de Nedra et Viri, un couple en apparence parfait en tout point, mais pas véritablement heureux. A tort ou à raison, chacun d'eux se sent empêtré dans le confort de l'ennui et dans la vanité du confort, avec à leurs côtés leurs deux petites filles modèles et leurs quelques couples d'amis, ceux qui viennent régulièrement, sur la terrasse donnant sur le fleuve, boire du vin français dans de grands verres ... Nedra et Viri ont secrètement d'autres aspirations et ils finiront par retrouver leur liberté. Seront-ils plus heureux pour autant ?

Je suis très sensible à l'écriture habitée de James Salter. L'écrivain américain sait déverser de courtes phrases saturées de sensations sans s'investir particulièrement dans un scénario à rebondissements. Ainsi, il est agréable, mais aussi finalement exigeant, pour le lecteur de succomber à l'indéfinissable spleen du thème de la vacuité des relations humains ou de la vie qui nous échappe. Fuite inexorable du temps et évanescence flottent parmi les pages de cette histoire désenchantée. Une caractéristique de la narration m'a marqué : dans un même chapitre, le point de vue peut parfois changer de personne ou même de lieu sans que l'auteur nous le signale. C'est à nous de le deviner.

Malgré ces qualités évidentes, j'avoue avoir eu hâte, au bout d'un moment, d'atteindre les toutes dernières pages. L'ennui s'installait peu à peu. Si l'intrigue avait été un peu moins ténue, le roman n'y aurait en rien perdu.
  

Points - page 50

Il n'existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flot de rencontres, ces luttes, ces rêves... Il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Etre résolu et aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d'agir à l'opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c'est cela, le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix - chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste de jeter des galets dans la mer. Nous avons eu des enfants, pensa-t-il ; nous ne pourrons jamais être un couple sans enfants. Nous avons été modérés, nous ne saurons jamais ce que c'est que de brûler la chandelle pas les deux bouts...

21 juin 2016

Divergente : tome 3 - Veronica Roth


Sortir dans le monde


A la fin du tome 2, un message venant du dehors parvenait aux habitants de Chicago. Là-bas, quelque chose de plus grand qu'eux les attend. Tris et Tobias n'y réfléchissent pas à deux fois : ils partent défricher ce qui est pour eux une terra incognita. D'autant plus, qu'il ne fait plus bon vivre à l'intérieur des murs depuis que les sans-factions gouvernent la ville ...

Après le ventre (très) mou de Divergente 2, j'ai repris du plaisir à suivre les aventures de nos deux divergents amoureux. D'un court chapitre à l'autre, le point de vue narratif alterne dorénavant et quasi systématiquement entre Tris et Tobias. L'idée d'avoir accès à la vision masculine du couple apporte de bonnes vibrations au récit, est profitable à un certain éclaircissement sur la psychologie des personnages et prépare habilement une fin surprenante, toute proportion gardée.

Un sympathique et vif dernier tome qui apporte enfin quelques vraies réponses aux mystères de cette dystopie pour adolescents (que je ne suis pas mécontent d'avoir terminée).
  

Nathan - page 281


Elle lui demande prudemment :
 - Peux-tu me promettre que tu ferais tout ton possible pour limiter les violences ?
 - Cela va de soi.
Elle hoche de nouveau la tête, mais plutôt pour elle-même.
 - Il est parfois nécessaire de se battre pour obtenir la paix, dit-elle, semblant s'adresser au trottoir plutôt qu'à Marcus. Je pense que c'est le cas actuellement. Et je crois en effet que tu peux nous aider à rallier le monde.
Voilà, c'est le début du soulèvement auquel je m'attendais depuis que j'ai appris l'existence des Loyalistes. Bien qu'il m'ait semblé inéluctable compte tenu du mode de gouvernement d'Evelyn, mon estomac se soulève. On dirait qu'il n'y aura jamais de fin aux conflits, dans la ville, dans le complexe, nulle part. Il n'y aura que des pauses de respiration entre l'un et le suivant, et naïvement, on appelle ces respirations "la paix".




25 mai 2016

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick Modiano



Travail de mémoire


Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, le dernier roman en date de Patrick Modiano, possède un avantage indéniable sur Le café de la jeunesse perdue, lu (ici) il y a quelques années : il est constitué d'une intrigue qui est distillée dès les premiers pages de ce court roman. Un inconnu contacte Jean, le narrateur et protagoniste central, pour lui rendre un répertoire de contacts perdu dans une gare. Pour une raison qui lui échappe, l'homme lui pose des questions de façon insistante à propos d'un certain passé en partie oublié de Jean. Il y a longtemps lorsqu'il était enfant, il avait vécu une année entière avec une femme qui n'était pas sa mère. Mais alors qui était-elle ?

Je suis totalement amateur de l'écriture mélancolique d'un Philippe Besson ou d'un Olivier Adam, alors je ne peux qu'adhérer au style de Patrick Modiano. Chaque ligne a un très fort pouvoir d'évocation qui embarque le lecteur dans une ambiance vaporeuse et cafardeuse. Le souci est que, clairement, le lauréat 2014 du prix Nobel de littérature a un propos beaucoup plus opaque que ses confrères. Déjà, il nous trimballe à sa suite, d'une époque à l'autre par des flashback (et flashforward) incessants. Ce n'est pas forcément facile à suivre mais on s'y retrouve quand même. Ce qui est plus difficile à avaler, c'est la quasi-absence de réponses aux questions que le narrateur et donc le lecteur se posent. En refermant le roman, on peut s'attendre à avoir compris, sans forcément un excès de détails, les tenants et aboutissants du séjour du petit Jean à Saint-Leu-La-Forêt et de son voyage en train vers le sud. Au lieu de ça, on n'a droit qu'à des bribes impressionnistes qui sont insuffisantes pour se créer soi-même des réponses. En tout cas, c'est mon expérience. Est-ce que je manque d'imagination pour lire entre les lignes ?

Clairement pour Modiano, le voyage est plus important que la destination. Certes, c'est un beau voyage ...
  

Folio - pages 78 et 79

Dehors, il était plus insouciant que les jours précédents. Il avait peut-être tort de se plonger dans ce passé lointain. A quoi bon ? Il n'y pensait plus depuis de nombreuses années, si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d'écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de ce passé. Ou bien, c'était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives.

 


13 mai 2016

Dix petits nègres - Agatha Christie


 

Et il n'en resta plus aucun


Pour avoir fait le compte à l'époque, j'ai lu à l'adolescence une quarantaine des soixante-six romans d'Agatha Christie. Dix petits nègres est de ceux qu'on n'oublie pas facilement car il possède une intrigue qui le distingue parfaitement du reste de la bibliographie de la romancière britannique. Dans celui-ci, il n'y a pas d'enquête policière à proprement parler ou s'il y a une enquête, elle est menée par nécessité et dans l'urgence par les victimes elles-mêmes. En effet, aucun de dix invités de cette île située au large de la côte anglaise ne va survivre au méthodique carnage, réfléchi sur le modèle d'une comptine et perpétré par un mystérieux hôte, à la fois juge et bourreau. Un véritable exercice de style aussi bien pour l'assassin que pour l'auteur.

Comme justement, cela faisait une éternité que je n'avais pas lu Agatha Christie, j'avais oublié à quel point son écriture est simple, fluide et efficace. En quelques mots bien choisis et sans fioritures ou descriptions inutiles, elle parvient à distiller angoisse et surtout mystère. C'était donc bien agréable de se plonger à nouveau dans l'atmosphère surannée et très british de la "reine du crime".

Seule petit bémol à ce roman : il m'a semblé qu'il était techniquement impossible au lecteur de deviner l'identité de l'assassin. Aucun indice n'est véritablement semé en route pour aider celui-ci à tenter de trouver par lui-même l'identité de l'assassin, quitte à se planter comme c'est généralement le cas. Le salaud de service aurait aussi bien pu être choisi par l'auteur à la toute fin de l'écriture du livre. Il lui aurait en effet suffit d'attribuer d'autres motivations au tueur et de créer un autre fil d'évènements que ceux développés en toute fin dans la bouteille jetée à la mer. C'est une idée un peu frustrante mais ce n'est pas cher payé au vu du divertissement.

Le Livre de Poche - page 39

Si la maison avait été une vieille demeure aux parquets qui craquent, aux ombres menaçantes et aux épais murs lambrissés, elle aurait pu avoir quelque chose d’inquiétant. Mais cette maison-là était l’essence même de la modernité. Pas de recoins sombres… pas d’éventuelles portes dérobées… La lumière électrique inondait tout ... tout était neuf, net et brillant. Rien à caché, rien de secret. Un lieu dépourvu de mystère.  
Et, paradoxalement, c’était ça le plus effrayant… 
Sur le palier, ils se souhaitèrent une bonne nuit. Chacun entra dans sa chambre, et chacun, presque sans en avoir conscience, ferma sa porte à double tour…

3 mai 2016

La curée - Émile Zola


Or et gravats


On avait laissé Aristide Rougon, personnage secondaire de La fortune des Rougon, dans la petite ville provençale de Plassans tandis que son père achevait d'y faire son trou au moment de la prise de pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte. Dans La curée, Napoléon III est bien assis sur son trône et a arrêté la décision de remodeler sa capitale au travers des grands travaux dits haussmanniens. Aristide, renommé Saccard, débarque à Paris et grâce à l'appui de son frère ministre va participer à la "curée", c'est à dire au dépeçage de la ville mené par des spéculateurs sans scrupule qui achètent des terrains à bâtir avant même que les propriétaires et locataires en place ne sachent qu'ils seront frappés par l'expropriation et donc condamnés à voir les constructions existantes complètement rasées.

Parallèlement à cette intrigue politico-financière, Émile Zola dresse un portrait édifiant de la haute société de l'époque qui vit souvent au-dessus de ses moyens, en tout cas sans penser que le robinet continu d'argent frais pourrait se tarir à tout moment. Malgré tout, elle se précipite sur le buffet de peur qu'il n'y en ait pas assez pour tout le monde. C'est le cas de Renée, épouse excentrique et oisive de Saccard, qui brille comme un joyau aux Tuileries et dans son hôtel particulier du parc Monceau. Contrairement à son époux, dépourvu de  conscience, elle souffrira de ses amours coupables avec son beau-fils Maxime.

Une fois encore, et ce n'est que le début avec la série des Rougon-Macquart, La Curée apporte un éclairage au vitriol et plus vrai que nature à l'un des nombreux aspects du Second Empire. Les siècles suivants rendent hommage à la capitale majestueuse qui a résulté de ces travaux initiés par un régime autoritaire, mais grâce à ce roman, on a une petite idée du chambardement dans le Paris de l'époque quand bien même l'auteur adopte ici le point de vue de sa sphère la plus dorée. Une scène en particulier illustre très bien la situation : Les membres de la commission de dédommagement des expropriations, dont Saccard, "se promènent" au coeur du chantier des immeubles en démolition d'un boulevard à venir (futur boulevard Voltaire). Une partie de la ville n'est que gravats mais ces hommes n'ont que faire du peuple de Paris.

Grand travaux et affairisme honteux, élite flambeuse et débauchée, passion dangereuse ... du bon Zola comme d'habitude. Je perçois un unique défaut : une fin qui arrive un peu trop vite. Cela évite toutefois un misérabilisme dont l'auteur naturaliste a usé plus d'une fois.

Pocket - page 107


"C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas ?...Ici, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire... Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste."
Sa voix devenait grave et émue. La comparaison qu'il avait trouvée parut le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s'était également accoudée à son côté :
"Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et il s'endort doucement ! C'est bête ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre."



11 avril 2016

De là, on voit la mer - Philippe Besson

Calme et volupté


Philippe Besson est mon auteur fétiche du moment, il en faut un. J'ai lu son magnifique Une bonne raison de se tuer et le mois dernier au salon du livre, j'ai eu la chance de pouvoir échanger quelques mots avec lui à propos de ce livre qui lui tient apparemment à cœur.

Ces jours derniers, je me suis plutôt régalé avec De là, on voit la mer, un roman au titre poétique et vendeur. L'héroïne, une écrivaine quadragénaire, se retire dans une villa de Toscane avec vue sur la mer pour écrire comme elle sait le faire, c'est à dire sans interférences, notamment celle de son époux, amoureux délaissé et resté à Paris. Dans ce lieu retraite, elle croisera malgré tout la route d'un jeune Italien de 20 ans qui deviendra son amant. Un roman sur le désir. Celui irrésistible qui bouleverse une trajectoire toute tracée et peut ouvrir le tout nouveau chapitre d'une vie.

D'aucuns trouveront que Philippe Besson s'écoute écrire et c'est vrai qu'il y a quelque chose dans son style qui laisse penser qu'il cherche en premier lieu à prouver sa crédibilité littéraire alors qu'il pourrait se contenter d'écrire une simple histoire touchante. Son écriture mélancolique, à la fois recherchée et dépouillée, fonctionne tout de même sur moi. J'ai  simultanément ressenti ardeur et langueur chez cette femme qui, écartelée entre deux hommes, répugne par nature à céder à autre chose qu'à son propre instinct face aux conventions et à la morale. Une jolie lecture.
           

10/18 - page 148


Le jour se lève, elle observe l'homme, encore ensommeillé, tâtonnant nu au milieu des pièces, les yeux mi-clos, les cheveux ébouriffés, comme s'il n'était pas encore revenu au monde, comme si elle n'existait pas réellement. Il porte sur lui les stigmates de la nuit amoureuse. Elle, elle a enfilé un peignoir de bain, pour dissimuler les seins pas assez fermes, la peau lâche, toujours pas habituée à se faire aimer de la sorte, sans retenue, sans jugement. Elle vit depuis si longtemps avec l'idée que son intelligence l'emporte sur son apparence, qu'on se dirige vers elle pour ses livres, et pour rien d'autre. Elle persiste à s'émerveiller qu'un jeune homme se moque de sa littérature et se jette sur son corps. Elle ne peut s'empêcher de ne pas y croire totalement.


4 avril 2016

Le charme discret de l'intestin - Giulia Enders


Caca bouquin


Tout le monde en parle, tout le monde le lit. Je m'y suis mis aussi. Le charme discret de l'intestin est un bouquin intéressant parce qu'il parle anatomie, médecine et santé avec des mots parlants et bien choisis qui rendent les choses claires à tout un chacun (ou en tout cas, pour certains chapitres, pas totalement opaques). Et surtout car tout le monde s'intéresse à ses entrailles et en premier lieu à son caca. Tu as une tendance à la constipation ? Voyons pourquoi ça t'arrive à toi et comment tu peux y remédier en prenant soin, notamment, de ce que tu ingurgites. On révise ses vieux cours de "sciences nat" du collège à propos de la digestion et on apprend tout un tas d'autres choses sur les milliards d'habitants de notre intestin (surtout le gros, si j'ai bien compris), les bactéries en tête.

Giulia Enders (secondée par sa sœur Jill et ses inutiles illustrations enfantines) donne plein de tuyaux pour bien se nourrir, se soigner, aller efficacement aux toilettes, bref, prendre bien soin de son corps et ... de sa tête. Car sachez-le, l'intestin est l'autre cerveau du corps humain, un peu oublié, un peu méprisé mais au bout du compte aussi important. Nos deux cerveaux sont en perpétuelle interaction et s'échangent un tas d'informations de première importance dans l'objectif inavoué de faire fonctionner convenablement la grande machinerie du corps humain. Seules les informations les plus cruciales, notamment celles qui nous posent problème (dont allergies, intolérances, irritations, diahrrée  ...) atteindrait le sphère du conscient.

A mon goût, par rapport à ce qu'on pouvait en attendre, cette théorie n'est pas assez développée, ou alors pas suffisamment expliquée, même s'il y a un véritable effort de fait compte tenu de l'état actuel des connaissances scientifiques en la matière. On ne peut sûrement pas en dire beaucoup plus au non-initié qui se trouve être le lecteur cible de cet ouvrage de vulgarisation médicale. Pourtant, je ne m'attendais pas à ce qu'une part aussi belle soit laissée aux conseils de bonne hygiène de vie, du "bien manger" et du "bien se soigner". Certains magazines ne sont-ils pas là pour ça ?

Autre chose : c'est intelligible et bien écrit mais la jeune auteure sacrifie parfois un peu trop la pédagogie au style. Elle est souvent à la recherche du bon mot - avec un goût manifeste pour les comparaisons métaphoriques - comme si elle espérait faire dire à tout le monde que son essai est décidément bien spirituel en plus d'être terriblement instructif.

Bon, je fais un peu mon bégueule. C'est très bien.

Actes Sud - pages 160 et 161


Nous autres être humains sommes très fiers de la complexité de notre cerveau. Réfléchir sur des lois fondamentales, des questions philosophiques et religieuses ou encore des problèmes de physique est une performance de tout premier plan, capable de générer des mouvements très évolués. C'est fou tout ce que notre cerveau sait faire ! Mais voilà, avec le temps, notre admiration a dépassé les bornes. Nous attribuons au cerveau toute la responsabilité de nos expériences : bien-être, joie, satisfaction - tout relève pour nous de la tête. Et quand nous n'avons pas confiance en nous, quand nous sommes inquiets ou dépressifs, nous avons honte de loger à l'étage supérieur un ordinateur défaillant. Philosopher ou mener des recherches sur les diodes électroluminescentes est et reste une affaire de cerveau - mais notre "moi" est plus que cela.
Sur ce sujet, c'est justement notre intestin qui nous fait la leçon. Quoi ? cet organe connu pour produire des petits tas nauséabonds et émettre des prouts dignes d'une corne de brume ?