2 février 2018

Retour parmi les hommes - Philippe Besson


Fuir pour mieux revenir


Ce n'est rien de le dire, la suite du magnifique premier roman de Philippe Besson, En l'absence des hommes, se devait d'être à la hauteur pour raconter le récit de vie de Vincent après la tragique mort au combat de son amoureux dans une tranchée. J'avais en effet le sentiment que ce premier chapitre se suffisait à lui-même, que la magie de l'émotion ressentie face à l'extrême délicatesse de la correspondance entre Vincent et Arthur aurait du mal à se reproduire.

Vincent a quitté Paris pour fuir son malheur, s'oublier dans l'effort et l'errance, s'anesthésier le cœur et la tête. Il voit l'Europe, l'Afrique, l'Asie ... L'écrivain raconte ce périple avec un peu trop de lyrisme et en utilisant des clichés qui m'ont fait lever les yeux au ciel et, dès le début, ont instillé la déception en moi pour le restant de la lecture. Le plaisir est tout de même de retour lorsque le jeune homme s'embarque par bateau pour New York. L'aventure du migrant démuni qui accoste sur Ellis Island est distrayant, voire enrichissant. Pourtant ... toute cette galère pour finalement accourir au premier appel de sa déplaisante mère.

La seconde partie du récit est plus conforme au premier roman, quitte à être volontairement redondante puisqu'en place de Marcel Proust et du bel Arthur, surgit Raymond Radiguet, jeune écrivain prodige ayant réellement existé, qui a le bon goût d'être en quelque sorte le mélange des deux. Cette symétrie entre les deux livres est ce qui rend Retour parmi les hommes intéressant. Est-ce que ce sera l'occasion pour Vincent de se réconcilier avec la vie ?

Le talent de Philippe Besson est toujours là, l'état de grâce un peu moins. Cela n'engage que moi.
   

10/18 - page 142

Raymond dit : "Moi, je ne suis pas tellement parti. Au fond, le plus grand voyage a consisté à quitter Saint-Maur pour rejoindre Paris. Ce n'étaient que quelques kilomètres mais je n'ai pas expérimenté déracinement plus violent." Il dit : "Saint-Maur, c'est un non-lieu, ni une ville, ni la campagne, on n'y perçoit pas la fièvre de la capitale, mais on n'y est pas rongé par l'ennui de la province, on savoure le calme et on rêve de mouvement, c'est selon l'endroit d'où on regarde une merveilleuse sécurité ou une affreuse résignation. Je viens de là, de ça."

18 janvier 2018

D'un trait de fusain - Cathy Ytak


Tu veux que je te fasse un dessin ?


C'est en mettant en ligne la photo ci-dessus que je m'aperçois de la signification de la couverture de ce roman pour la jeunesse qui vise juste. Le triangle rose, la trace des morts à la craie ... elle annonce la couleur.

De la couleur, Marie-Ange en voit dans chaque mot et en jette quotidiennement sur les pages de son carnet de croquis. Elle a dix-sept ans et compte les jours jusqu'à sa majorité, lorsqu'elle pourra prendre le large, loin de parents réactionnaires qui sont à mille lieues de l'attitude cool de ses amis d'école d'arts graphiques, son grand copain Sami en tête. Son chemin va croiser aussi celui d'un garçon séropositif qui milite à Act Up et son monde va en rester bouleversé ...

Ce roman est précieux car il parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, lorsque le SIDA était, davantage que maintenant, la maladie honteuse des homos, qu'on n'avait pas les moyens d'information et de prévention d'aujourd'hui et, surtout, qu'on en mourrait presque à coup sûr. En la considérant comme chronique, certains jeunes et moins jeunes semblent maintenant ne plus réaliser ce qu'elle implique encore, comme s'il était inutile de s'inquiéter outre mesure puisqu'on peut vivre avec. A donc faire lire d'urgence aux adolescents à partir de 15 ans malgré quelques dialogues sexuellement explicites, décomplexés et parfois crus. Mais comment sensibiliser les jeunes si on ne parle pas de sexe comme ils en parlent entre eux ?

Heureusement, la lecture n'est pas qu'instructive, c'est aussi une divertissante et émouvante histoire d'amitié et un parcours initiatique salutaire pour Marie-Ange qui, à la fin du roman, est une jeune fille métamorphosée et préparée pour l'avenir.
 

Talents Hauts - page 79

C'est le signal.
En quelques secondes, une cinquantaine de manifestants semblent subitement pris de malaise et s'écroulent au milieu de la chaussée. Les badauds s'arrêtent pour regarder ce qui se passe, interloqués.
Corps vêtus de noir, parfois enchevêtrés. Bras en croix, bras serrés comme si la mort venait de les surprendre et de les terrasser en un clin d'œil.
La corne de brume se tait.
Mary s'est allongée sur la chaussée avec les autres. Elle a encore le bruit dans les oreilles.
Et soudain, c'est le silence.
Mary ouvre les yeux, voit le ciel au-dessus de sa tête, les nuages qui défilent. On n'entend plus rien. Elle est là, immobile, allongée sur le bitume, en plein Paris. Il n'y a plus aucun bruit. Pas de sifflet, pas de musique, pas de cri, pas de klaxon, pas de voiture, pas de parole...
Rien que le silence.
Un silence assourdissant.


8 janvier 2018

Un amour pour rien - Jean d'Ormesson


Un amour pour voir


Une lectrice qui me suit m'a mis ce livre entre les mains et je la remercie car je n'aurais pas su quoi lire de Jean d'Ormesson, dont je ne connais pas l'oeuvre littéraire d'une (longue) vie.

En nommant son roman ainsi, je vois bien ce que l'écrivain a voulu signifier. L'amour de Philippe, le narrateur, pour la jolie Béatrice est un amour malheureux, et sûrement voué à l'échec dès le début tant les deux amants sont différents et non synchronisés. Lors de leur insouciant séjour romain, le jeune homme préfère mordre la vie et les femmes à pleines dents tandis que sa romantique compagne s'enflamme pour lui seul. Lorsque finalement, lassée, elle se détachera, il se mettra à regretter amèrement son inconduite. A se demander si la souffrance qu'il ressent alors n'est pas plutôt une forme d'amour-propre blessé, la conséquence du désamour de la belle, de la fin de non-recevoir qu'elle lui oppose. Pour en revenir au titre du livre, un commerce amoureux qui n'aboutit pas à la félicité, sinon éternelle du moins durable, est-il pour autant "un amour pour rien" ? On peut imaginer que cette mésaventure a marqué durablement Philippe et l'a fait progresser dans ses relations avec la gente féminine puisqu'il en parle au passé et avec amertume dès les premières lignes du roman. Cet amour fou semble avoir été la grande épreuve de sa vie et ... ce qui ne tue pas, rend plus fort.

Jean d'Ormesson, déjà en 1960, écrivait fort bien. Son roman ressemble souvent à un essai sur l'amour passion car ses pages sont remplies de digressions quasi-philosophiques sur le sujet. L'occasion pour lui d'aligner de jolies phrases bien tournées qui sonnent bien et qui, de surcroît, ont du sens. C'est tout de même un peu ampoulé à mon goût et cela a pu me faire lire un peu trop vite certains paragraphes pas assez concrets. J'espère avoir l'occasion de vérifier si, oui ou non, Un amour pour rien est représentatif de l'œuvre de l'académicien.

Folio - pages 92 et 93

Et, de nouveau, je pensais que l'amour, comme la fortune, est surtout cumulatif. Je veux dire que l'amour naît fréquemment de l'amour et qu'un homme aimé se demande aisément  si tout le monde ne l'aime pas. La jeune femme blonde que je croisai dans le hall de l'hôtel, il me semblait que je n'avais qu'à lever les yeux sur elle pour qu'elle vînt se jeter dans mes bras. Tout se passe comme si l'amour engendrait l'amour. Et ma suffisance naturelle me poussait à imaginer que, de Françoise en Béatrice et de Béatrice en Roselyne, j'allais finir par échouer enfin, pour un temps très bref et avant de nouvelles aventures, entre les bras de la jeune femme blonde du hall de l'hôtel Quirinal.




29 décembre 2017

Un homme - Philip Roth


Comme un autre


Même si Un homme se révèle être très différent de l'unique roman déjà lu de Philip Roth (Le complot contre l'Amérique, une uchronie historique et politique), il comporte comme lui des aspects d'inspiration fortement autobiographique. Le protagoniste principal semble être à chaque fois le même puisqu'il traîne derrière lui une histoire personnelle similaire à celle de l'écrivain américain. Ici, le point de vue est pourtant universel. A ce titre, le titre du roman en français est presque aussi bon que celui en anglais. Everyman illustre en effet parfaitement le propos du livre, celui de raconter l'histoire de vie d'un  Juif du New Jersey, homme américain moyen sans destin particulièrement marquant.

Le roman suit avec talent cet homme de sa naissance à sa mort, avec ses hauts et ses bas, ses amours, sa famille, ses collègues ... L'auteur met l'accent sur les maladies qui auront rythmé sa vie, comme pour illustrer l'idée qu'on finira tous dans un trou (de préférence creusé à la main par un noir sympathique). Notre héros y est déjà dès le début du livre. Ambiance.

Tout est écrit avec justesse, sensibilité et intériorité. Une intériorité relativisée par l'utilisation de la troisième personne du singulier alors que le lecteur pénètre pourtant profondément dans le sanctuaire des pensées et des sentiments de cet homme. La distanciation créée par les mots a marché sur moi. En filigrane de cette histoire privée, il y a celle de tous les hommes.

Folio - page 168

Les défuntes étaient deux élèves du cours de peinture, morte d'un cancer à une semaine d'intervalle. Beaucoup de de gens de Starfish Beach étaient présents aux deux cérémonies. En regardant autour de lui, il ne put s'empêcher de se demander à qui le tour. Tout un chacun se dit tôt au tard que, dans cent ans, plus aucun des vivants actuels ne sera sur terre, la Grande Faucheuse aura fait place nette. Mais lui pensait en termes de jours. Ses ruminations étaient celles d'un homme condamné.

8 décembre 2017

Les gens heureux lisent et boivent du café - Agnès Martin-Lugand


Les gens heureux devraient arrêter de fumer


Je vais finalement assez peu chercher l'avis des internautes concernant les livres que je commente ici. Pourtant, je sens intuitivement que nombre de lecteurs, même s'ils sont minoritaires, ont fait le même constat que moi : le titre extrêmement séduisant et accrocheur de ce roman (sûrement le coup de génie d'un éditeur) est trompeur. Les gens heureux lisent et boivent du café se trouve être le nom du café littéraire que possède le personnage principal qui n'y met quasiment pas les pieds du roman. Il n'a donc pas de rapport évident avec l'histoire, sauf peut-être celui de vouloir illustrer l'idée d'un message pour l'héroïne qui s'enfuit en Irlande dans l'espoir d'y surmonter la disparition de sa fille et de son mari. En gros, pour son salut, il faudrait qu'elle tente de se retrouver et de tendre à la paix intérieure qu'engendre la lecture confortable d'un bon bouquin avec un mug fumant à la main. Du coup, on s'attend à ce que le récit déroule une belle histoire de redécouverte progressive d'une forme de sérénité et de bonheur. Mais au lieu de nous en faire la démonstration à la manière d'une Delphine de Vigan, avec subtilité et profondeur, l'auteure nous fait prendre des vessies pour des lanternes en racontant une banale romance faussement dramatique avec un butor irlandais. Il ne suffit pas de déprimer sur la plage en fumant deux paquets par jour pour sonner juste. Il faut aussi éviter le scénario surchargé de personnages caricaturaux et de situations clichés.

En fait, je n'ai absolument rien contre ce genre de livre - j'en ai lu d'autres et j' ai pu en apprécier certains - mais ça serait bien d'être simplement prévenu avant d'en commencer la lecture. J'espérais davantage d'émotion et de nourriture de l'esprit en dégustant mon sourdough et en buvant mon café américain au litre.

Pocket - page 29


Mon pas ralentit à l'approche des Gens. Plus d'un an que je n'y avais pas mis les pieds. Je m'arrêtai sur le trottoir d'en face sans y jeter un coup d'œil. Immobile, la tête basse, je plongeai la main dans une de mes poches, il me fallait de la nicotine. On me bouscula, et mon visage se tourna involontairement vers mon café littéraire. Cette petite vitrine en bois, la porte au centre avec sa clochette à l'intérieur, ce nom que j'avais choisi, il y avait cinq ans, Les gens heureux lisent et boivent du café, tout me ramenait vers ma vie avec Colin et Clara.


22 novembre 2017

Son excellence Eugène Rougon - Émile Zola


Cahier de doléances


Après La faute de l'abbé Mouret, il a été un peu difficile de me remettre à la série des Rougon-Macquart tant sa lecture avait été longue et, à certains moments, presque pénible. Avec le sixième « épisode » que je viens de terminer, je me suis davantage diverti même si Son excellence Eugène Rougon n'atteint pas les sommets des quatre premiers volets. Ici, pas de littérature descriptive à outrance mais juste ce qu’il faut pour faire le récit du parcours d’un animal politique sous les ors du Second Empire. Le roman est en effet plutôt sobre de ce point de vue, Zola utilisant énormément le dialogue pour dresser un portrait au vitriol de la société politique de l’époque, une sorte de régime parlementaire servile à l'Empereur. Le récit tourne autour de la figure imposante d'Eugène Rougon,  le fils aîné des Rougon de Plassans. Il a le goût du pouvoir dans son ADN et est devenu ministre. Il réunit autour de lui une petite foule d’amis qui le mettent, certes, en valeur mais qui surtout le courtisent sans relâche pour profiter de son influence et ainsi faire avancer leurs positions et leurs affaires. Manœuvres, flatteries, médisances, revirements. La peinture est édifiante.

Le point faible du roman, à mes yeux, découle de ça. A part le bruit du cirage et des retournements de veste, il ne se passe finalement pas grand chose. Le roman m’est parfois apparu lassant car répétitif dans la thématique. Le souffle romanesque n'est pas au rendez-vous. Ce qui, en revanche, est au menu et est passionnant, c'est la possibilité pour le lecteur d'aller au plus près de l'Empire, de ses évènements (attentat contre l'Empereur, baptême de son fils, débat sur sa politique libérale) et de son élite. Le dîner au château de Compiègne avec le couple impérial m'a absorbé par sa mise en scène, sa splendeur bourgeoise, sa morgue et son bal des dupes.
   

Le Livre de Poche - page 426

M. Kahn et M. Bejuin, le colonel, toute la bande se jeta dans les bras du nouveau ministre. La nomination devait paraître le lendemain seulement au Moniteur, à la suite de la démission de Rougon ; mais le décret était signé, on pouvait triompher. Ils lui allongeaient de vigoureuses poignées de main avec des ricanements, des paroles chuchotées, un élan d'enthousiasme que contenaient à grand-peine les regards de toute la salle. C'était la lente prise de possession des familiers, qui baisent les pieds, qui baisent les mains, avant de s'emparer des quatre membres. Et il leur appartenait déjà : un le tenait par le bras droit, un autre par le bras gauche ; un troisième avait saisi un bouton de sa redingote, tandis qu'un quatrième, derrière son dos, se haussait, glissait des mots dans sa nuque. Lui, dressant sa belle tête, avec une dignité affable, une de ces imposantes mines, correctes, imbéciles, de souverain en voyage, auquel les dames de sous-préfectures offrent des bouquets, comme on en voit sur les images officielles. En face du groupe, Rougon, très pâle, saignant de cette apothéose de la médiocrité, ne put pourtant retenir un sourire. Il se souvenait.

23 octobre 2017

Un personnage de roman - Philippe Besson


Emmanuel Sorel


La plupart des présidents de la Cinquième République auraient eu leur écrivain attitré, leur biographe de campagne. Je ne me suis pas penché sur la question mais il est clair que la récente proximité de Philippe Besson et d'Emmanuel Macron a conduit à l'émergence d'un projet d'écriture qui s'inscrit naturellement dans cette tradition. Au politicien, il restera une trace littéraire (romanesque ?) supplémentaire et à l'écrivain, le plaisir de s'être exprimé sur une campagne vécue sinon de l'intérieur (Besson ne fait pas partie de l'équipe En Marche !) du moins comme témoin privilégié des moments importants. Des moments importants mais ainsi d'autres moments qui le sont un peu moins mais qui pour le coup sont captivants pour le lecteur qui a ainsi la sensation d'être dans le secret des dieux. Le point fort du livre réside en effet dans le recueil de quelques confidences reçues de Brigitte et Emmanuel Macron.

Un personnage de roman est donc moins un récit de campagne en tant que tel qu'une vision de celle-ci par un observateur privilégié qui revendique haut et fort sa subjectivité et son parti-pris, convaincu qu'il semble être par la sincérité du candidat qui a sa préférence. Besson ne se gêne pas pour pointer les quelques travers de Macron mais il faut bien avouer qu'il ne va pas bien loin dans la critique, l'affection étant indéniablement là. On apprend peu sur le futur président qui apparaît, quel que soit l'avis de chacun sur son programme, plutôt conforme à son image publique : intelligent, convaincu, déterminé et humain. Les curieux en politique qui ont suivi son parcours liront tout de même quelques considérations pas inintéressantes d'un Philippe Besson en pleine sidération sur la tournure de l'aventure hors norme qui prend forme sous son regard. Son égo est flatté d'être au plus près d'un "personnage de roman" qu'il aurait peut-être aimé inventer lui-même.

Après ce dernier livre qu'il a eu raison d'écrire et le merveilleux "Arrête avec tes mensonges !" aux styles fluides et pertinents, je suis heureux de revenir bientôt vers ses fictions qui font davantage montre, à mon avis, de ses précieux talents d'écriture.
   

Julliard - page 200 et 201

Conséquence : l'indécision perdure à un niveau anormalement élevé, la participation est annoncée en baisse, notre démocratie semble malade. Et pourtant. Si on en juge par l'audience des chaînes d'information, des stations de radio, des débats, l'intérêt n'a jamais été aussi élevé. Si on considère que quatre candidats peuvent raisonnablement se qualifier pour le second tour, on pourrait en déduire que l'offre n'a jamais été aussi variée. Si on observe qu'un type de trente-neuf ans sans expérience a des chances de devenir président, on se dit que quelque chose a peut-être déjà changé au royaume de France.

30 septembre 2017

Madame de Sévigné - Stéphane Maltère


Femme de lettres


Cette biographie n'était pas dans ma PAL. Elle s'y est invitée au sommet lors de la visite du château de Grignan (Drôme), dans la collégiale duquel la marquise de Sévigné repose (ou plutôt reposait car son corps en a été violemment retiré à la Révolution). Elle y est décédée en 1696 à l'âge de 70 ans lors de son troisième séjour auprès de sa très chère fille, Françoise de Grignan, destinataire des lettres qui firent sa renommée.

Marie de Rabutin-Chantal, devenue Madame de Sévigné par mariage, n'a jamais su qu'elle passerait à la postérité après la publication de sa correspondance quelques décennies après sa mort. Elle n'a jamais eu l'ambition d'une carrière littéraire et a même ignoré la proposition de l'un de ses cousins, conscient de son talent d'écriture, de travailler sur un roman. Elle vécut une vie privée classique, certes toute relative puisque sans côtoyer au quotidien la cour de Louis XIV, elle y faisait des incursions. Sa notoriété de l'époque provenait probablement du fait qu'elle fréquentait assidûment les cercles mondains et précieux de la société parisienne entre ses réguliers séjours de longue durée à la campagne.

Malgré quelques périodes de vaches maigres, elle eut une confortable vie d'aristocrate fière de son rang et sans conscience sociale particulière, dominée par quelques passions toutes entremêlées : ses enfants, mais surtout sa fille, l'amitié, la conversation et la lecture. Je dirais que la production épistolaire de Madame de Sévigné découle de ces grands marqueurs de vie.

Le biographe met l'accent sur la femme de son temps (voir passage ci-après), au caractère positif et avenant, mais en dit en revanche très peu sur la nature réelle de son talent ou même la raison de la célébrité de ses lettres. Pourquoi marque-t-elle toujours autant les esprits maintenant, davantage que d'autres vrais écrivains de son temps comme Mademoiselle de Scudéry par exemple ? L'analyse du phénomène après le décès de la marquise de Sévigné m'a manqué à la lecture de cette agréable biographie.
   

Folio biographies - page 113

Madame de Sévigné a eu la chance de naître à  une époque qui était faite pour elle. Sa nature s'accorde avec les moeurs de son temps, les développements de la langue, le goût de l'écriture, inspirés notamment par la préciosité. En un mot, Mme de Sévigné est un miracle, créé par la conjonction du choix de sa famille en matière éducative, du destin qui la jette à nouveau dans le monde quand tout la poussait à l'isolement provincial, et d'un siècle taillé sur mesure.




16 septembre 2017

Central park - Guillaume Musso



Very bad trip


Je n'avais aucune envie de relire de sitôt un roman de Guillaume Musso malgré l'image sympathique que j'ai de lui. Ce mélange de romance et de fantastique découvert dans La fille de papier et qui semble avoir été sa marque de fabrique, m'avait laissé plutôt perplexe. Comme il semblerait qu'il ait abandonné le fantastique pour un style davantage réaliste et proche du thriller/polar, je me suis laissé tenté assez facilement par la quatrième de couverture de Central park, dont le pitch est sans nul doute accrocheur.

Central park est plutôt addictif puisque le suspense est présent dès la toute première ligne jusqu'à la presque toute fin. Le lecteur a envie de savoir ce que Gabriel et Alice peuvent bien faire ensemble attachés l'un à l'autre sur ce banc de Central park. Le fameux parc  de New York n'est que le point de départ d'un thriller qui démarre sur les chapeaux de roues sur fond de tueur en série dans la nature et qui se termine de manière assez surprenante sauf peut-être à bien connaître les ressorts du travail de Guillaume Musso.

Le portrait d'Alice, l'héroïne au fort tempérament du roman, est une réussite mais le livre manque à mon avis d'un peu de finesse. Certaines situations sonnent pour le coup un peu faux, voire contiennent quelques clichés ("Maudits Français, va !"), comme la fausse arrestation par Alice, enquêtrice dans la police française, de son futur époux pour mieux l'emmener dîner chez sa mère, ou lorsqu'elle se met à raconter ses graves déboires passés à Gabriel alors qu'elle le connaît à peine, ne l'apprécie pas et surtout elle le fait à un moment où ces aveux ne paraissent pas nécessaires à l'enquête. La ficelle romanesque est un peu grosse.

En conclusion, c'est une lecture facile, agréable, distrayante ... mais qui ne correspond pas à mes goûts.
  

Pocket - page 12

Alice Schäfer ouvrit les yeux avec difficulté. La lumière du jour naissant l'aveuglait, la rosée du matin poissait ses vêtements. Trempée de sueur  glacée, elle grelottait. Elle avait la gorge sèche et un goût violent de cendre dans la bouche. Ses articulations étaient meurtries, ses membres ankylosés, son esprit engourdi.
Lorsqu'elle se redressa, elle prit conscience qu'elle était allongée sur un banc rustique en bois brut. Stupéfaite, elle découvrit soudain qu'un corps d'homme, massif et robuste, était recroquevillé contre son flanc et pesait lourdement sur elle.


7 septembre 2017

La fille du train - Paula Hawkins


Femmes imparfaites


A force de voir ce bouquin partout, j'ai craqué, je me le suis procuré et ne l'ai point regretté. La fille du train est un thriller psychologique prenant et bien tourné, avec une idée de départ sympathique, une rédaction soignée et un récit bien construit. Paula Hawkins mérite son joli succès.

Rachel est à la dérive, la vie ne lui a récemment pas fait de cadeau. Dépressive et alcoolique, elle a une fâcheuse tendance à prendre des décisions hâtives et maladroites. Le lecteur, pourtant, prend d'emblée son parti lorsqu'elle ne peut s'empêcher de se mêler du drame dont elle est indirectement témoin, comme si elle se sentait investie d'une mission. En effet, la jeune inconnue idéalisée qui vit dans une maison en bord de voie de chemin de fer et que Rachel aime observer chaque jour de la fenêtre de son train, disparaît mystérieusement. Rachel habitait auparavant le quartier. Mue par des ressorts inconscients, elle ne va pas hésiter longtemps à y remettre les pieds et à se confronter à son passé, au risque de prendre des coups.

La structure chronologique et des points de vue est bien fichue. En tant que narratrice, la jeune Londonienne passe parfois le relais à deux autres protagonistes femmes aussi imparfaites qu'elle. Leur portrait psychologique plus ou moins torturé est subtilement et habilement  dépeint au service du suspense et de la crédibilité de l'intrigue.
  

Pocket - page 18


Quel soulagement d'être de retour dans le train de 8 h 04. Ce n'est pas que je sois particulièrement impatiente d'arriver à Londres pour commencer ma semaine - je n'ai même pas vraiment envie d'être à Londres du tout. Non, j'ai juste envie de me caler au fond du siège de velours doux, avec la tiédeur du soleil à travers la vitre, la voiture qui balance d'avant en arrière et d'arrière en avant, le rythme rassurant des roues sur les rails. Quand je suis là, à regarder les maisons qui bordent la voie, il y a presque nulle part où je préférerais être.

24 août 2017

La mémoire des embruns - Karen Viggers


Bout de monde


Mary est la veuve d'un gardien du phare de Cape Bruny à l'extrême sud de l'île Bruny, elle-même au sud de la Tasmanie, grand île au large de la côte méridionale de l'Australie. Autant dire que de la vigie au sommet de la tour ronde et blanche, elle apercevrait, si c'était possible, l'Antarctique, continent glacé où, il y a neuf ans, son plus jeune fils Tom passa un hiver rude.  La santé de Mary décline et un homme de son passé menace de dévoiler un secret de jeunesse ... Elle part se réfugier sur l'île où tant de souvenirs abondent. Il est temps de rendre un dernier hommage à son mari, à sa vie.

L'ambiance est posée. On est dans un bout de monde au bout du monde. Les hommes sont rares et taiseux, la nature est imposante et sans concession, les sentiments sont violents, comme les éléments. L'océan grandiose est intégré à chaque page. Il apporte son parfum, les embruns fouettent le visage, les albatros frôlent la surface de l'eau, l'horizon est sans fin. Tout y est pour raconter le manque, les regrets, la nostalgie, la pudeur, l'incompréhension entre les êtres. Mais du néant surgit aussi la magie des rencontres, les pages qui se tournent, l'espoir qui renaît ...

Bon, maintenant je veux visiter la Tasmanie, arriver dans l'île Bruny par bac, jeter un oeil à chaque recoin, marcher sur la plage de Cloudy Bay, monter au phare et regarder plein sud vers l'Antarctique, lieu éblouissant, hypnotique et dangereux grâce à la puissance d'évocation de La mémoire des embruns.

Le Livre de Poche - page 503

A l'extrémité du parking, je tourne la tête vers le Grand Sud. L'horizon s'étire entre les deux promontoires rocheux qui enlacent la baie comme deux longs bras. Rien ne fera taire l'appel de la mer. Au bord du sable, les déferlantes sont teintées de rouge. Nulle part ailleurs qu'ici je n'ai assisté à ce phénomène : la couleur du sang injectée dans les vagues jaillit avec l'écume au moment où elles se gonflent avant de se briser. Aujourd'hui, j'y vois la vie de ma mère qui s'échappe. D'un pas chancelant, je gagne le sentier et marche vers l'ouest jusqu'à un banc humide sur lequel je m'assieds. La tête dans les mains, je presse mes paumes contre mes yeux et je chute sans fin dans des spirales de couleurs.

17 août 2017

Ma petite France - Pierre Péan


Le centre d'un monde


Entre deux romans est venu s'intercaler cet ouvrage historique écrit par Pierre Péan, journaliste d'investigation et auteur de nombreux livres dits polémiques, notamment de politique française. Pour celui-ci, il est surtout Sabolien, c'est à dire natif de Sablé-sur Sarthe, tout comme ma mère, un an plus jeune que lui, qui m'a mis ce livre entre les mains.

L'auteur n'avait que deux ans à l'arrivée des Allemands et six à leur départ, donc ses souvenirs sont sommaires mais grâce à ses recherches et accointances dans la région, il parvient à réunir un grand nombre de témoignages, anecdotes, faits d'actualité, évènements de la vie des gens de sa ville, parfois de son entourage immédiat, c'est à dire les "petites histoires" au milieu de la grande Histoire. Car évidemment Sablé a connu ce que toute ville de la France occupée a connu : le départ des proches, l'arrivée des Boches, la vie quotidienne rendue compliquée, la collaboration, active et passive, les faits de résistance, actifs comme passifs, les bombardements des alliés, la libération par les GI et les FFI, la purge d'après-guerre etc ... L'éclairage est à mes yeux particulièrement saisissant car il est borné à une petite ville sarthoise qui forme avec ses patelins immédiats (Solesmes, Précigné, Juigné, etc...) une sorte de pays à petite échelle avec sa propre dynamique. C'était encore en partie vrai à une époque où l'interconnexion était infiniment moindre et où les enjeux locaux étaient primordiaux. A ce titre, Ma petite France nous en apprend aussi pas mal sur la vie politique de Sablé, ses rivalités entre la droite chrétienne et la gauche radicale, les revirements entre pétainisme et gaullisme, les petits arrangements de chacun avec ses propres convictions ne serait-ce que pour s'en sortir ...

La ville a évidemment vécu durement l'occupation allemande. L'horreur des arrestations de juifs et de résistants, la souffrance des réfugiés de l'exode et le déchirement des départs pour le STO sont comme partout ailleurs dans le pays. La sensation que j'en ai gardée est que Sablé a pourtant, bon an mal an, vécu cette période dans de meilleures conditions que de plus grandes villes où les Allemands et la police française étaient davantage sur les dents et où le ravitaillement en nourriture était plus malaisé en l'absence de jardins et élevages aux alentours.

Ce qui est en revanche certain, c'est que j'ai énormément aimé revivre l'Histoire de France par le prisme d'un endroit familial et familier.

Albin Michel - pages 7 et 8

 J'ai appris - quand ? je ne me rappelle plus - qu'un certain "Papillon", un "collabo", avait été exécuté ce 8 août 1944, le jour de la libération de Sablé-sur-Sarthe, vers vingt heures trente, dans le jardin de la gendarmerie. J'avais six ans. Le lendemain, alors que les GI et la division Leclerc étaient encore de l'autre côté de la Sarthe, dans une ville scindée en deux parce que les Allemands avaient, en partant, fait sauter le pont reliant les deux rives, j'assistais, rue Saint-Nicolas, à moins de cent mètres du salon d'Eugène Péan, à la tonte, par des jeunes portant fièrement un brassard FFI, de la chevelure de Mme Angèle.
Les "libérateurs" avaient d'abord fait irruption dans son petit salon de coiffure, avaient mis la coiffeuse en combinaison, avant de l'installer brutalement sur une chaise devant le salon. Là, au milieu d'une foule vociférante, ils l'avaient tondue, puis avaient dessiné des croix gammées sur son crâne nu et sur sa poitrine.... Ma mère, horrifiée, était venue en courant m'arracher à  ce terrible spectacle.

9 août 2017

Trop - Jean-Louis Fournier


Ou pas assez


Un livre de poche trouvé sur une étagère de la maison de vacances, vite glissé dans le sac de plage et voilà le second Jean-Louis Fournier lu en quelques jours alors qu’il m’était auparavant inconnu. Il faut dire qu’il semble uniquement écrire des bouquins courts, drôles, faciles à lire et donc parfaits pour une distraction à plat ventre alors que le sable vous fouette les côtes.
Malheureusement, je n’ai pas retrouvé dans Trop le plaisir ressenti avec Le C.V. de Dieu. Après quelques chapitres qu'on est content de trouver incisif et spirituel, on se lasse rapidement de ce mini-brûlot contre la surconsommation de notre société. Bien-sûr, on est souvent d’accord, on se reconnait parfois, moitié amusé moitié embêté. Mais le procédé se révèle répétitif et se résume souvent en une énumération du contenu de publicités, tout ça pour préparer une chute en forme de jeu de mots (trop de différents types de pains à choisir dans une boulangerie et nous voilà « dans le pétrin »). Et puis, ça sonne un peu « réac », tout du moins dans le sens « C’était mieux avant ». Même si nous savons tous que dans le fond il a raison, ce n’est pas une raison pour enfoncer des portes ouvertes et en faire des tonnes. Tout ça fait un peu trop … ou alors peut-être pas assez. A moins qu’on se contente de prendre ce petit livre uniquement pour ce qu’il est : une modeste satire de nous-mêmes.

J’ai lu – pages 29 et 30

Chaque soir, le prince descend avec l’eunuque dans le gynécée. Il va choisir sa compagne de la nuit. Le prince a 400 femmes dans son harem. Il a l’embarras du choix. Il y a les nouvelles qui retiennent son attention, puis les autres, les anciennes auxquelles il reste très attaché. Il est à chaque fois embarrassé et ne sait laquelle choisir. Quand il choisit la bonde évanescente, il pense à la brune incandescente. Puis, il y a la rousse flamboyante … Laquelle choisir ? Le prince a le syndrome du harem. Il n’a pas le choix, seulement l’embarras du choix. Parfois, il envie les monogames.
L’eunuque marche devant lui. Le prince regarde ses jolies petites fesses moulées dans un pantalon de soie …

28 juillet 2017

Le CV de Dieu - Jean-Louis Fournier


Les oiseaux par oisiveté


Dieu s'emmerde et descend sur Terre pour rechercher un emploi. Il est reçu par le chef du personnel d'une grande entreprise.

Avec esprit et espièglerie, Jean-Louis Fournier (La Noiraude, c'est lui) imagine un entretien d'embauche assez sidérant, rafraichissant, drôle et non dénué d'amertume sur le genre humain. Dieu revient sur son curriculum vitae, sur ses réalisations. En gros, il en avait assez d'être dans le noir et de ne pas pouvoir s'asseoir depuis la nuit des temps. Il créa donc le Ciel, la Terre et ses habitants avec une bonne dose d'inventivité. L'homme lui aura, comme qui dirait, échappé des mains ...

A avaler en une heure, montre en main, par tous, sauf par les croyants sans recul.
   

Stock - pages 15 et 16

- Profession ? 
- Créateur du Ciel et de la Terre 
Le directeur a ouvert le classeur et examine la première photo, que Dieu lui commente : 
- Ici, c'est moi à côté de la Terre. Je venais de la finir, elle n'était pas entièrement sèche, mon pied s'enfonce encore dedans.
 - Vous avez mis combien de temps ? 
- Une journée. 
Le directeur est absolument sidéré. 
- Sidérant ! dit-il. 
- Sans habillage bien sûr, la forme nue. 
- C'est vous qui avez eu l'idée d'une sphère ? 
- J'avais d'abord commencé par un cube mais j'ai pensé à ceux qui allaient être assis sur les coins. J'ai arrondi les angles, c'est devenu une boule.

19 juillet 2017

Les délices de Tokyo - Durian Sukegawa


Le langage du haricot


Début 2016, sortait sur les écrans français Les délices de Tokyo (titre original あんou An, littéralement "pâte de haricot Azuki"), un film que j'ai loupé malgré mon envie de le voir. Mais je viens en partie de me rattraper ces jours derniers en lisant le roman de l'écrivain japonais Durian Sukegawa (ドリアン・スケガワ) dont le long métrage est adapté. Comme je l'espérais, cette jolie histoire pleine d'humanité s'avale facilement avec plaisir et émotion.

Sentarô travaille courageusement chaque jour pour produire et vendre des dorayaki dans un kiosque de quartier, près d'un cerisier qui rythme les saisons. Ne disposant pas d'un savoir-faire suffisant pour confectionner correctement la pâte de haricot Azuki qu'il doit étaler entre deux pancakes, il s'en fait discrètement livrer de l'industrielle. Lorsque Tokue, une vieille femme au doigts tordus vient lui proposer son aide, il commence par refuser avant de goûter sa pâtisserie et de réaliser que ce serait peut-être une bonne idée de l'embaucher. Mais les bonnes idées ne sont pas forcément les plus faciles à mettre en place ...

Les délices de Tokyo est une fable touchante sur la quête du sens, la valeur du travail, la transmission, l'authenticité, l'humilité, le regard des autres, etc ... Tout un programme qui a l'immense avantage pour le lecteur français de mettre en scène le Japon moderne, entre douceur, pudeur et élégance. J'ai particulièrement apprécié la suavité, qui est une forme de sensualité, du passage sur la préparation de la pâte d'haricot (voir passage ci-après).
   

Le Livre de Poche - pages 33 et 34


A chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu'il baignait dans la vapeur d'eau.
Que regardait-elle donc ? Les haricots azuki subissaient-ils une quelconque transformation ? Sentarô fit lui aussi un pas en avant et examina les haricots disparaissant sous un nuage de vapeur. Mais il ne discerna aucune évolution significative.
La cuillère en bois entre ses mains handicapées, Tokue s'abîmait dans la contemplation. Sentarô observa son profil à la dérobée. Dans la mesure où il travaillait avec elle, allait-il devoir faire preuve de la même ardeur ? Rien que d'y penser, cela le décourageait.
Pourtant, sans savoir pourquoi, Sentarô finit par se laisser fasciner par les haricots dans la bassine en cuivre. Les grains frémissaient dans l'eau de cuisson. Pas un seul n'avait éclaté.


12 juillet 2017

Bonjour tristesse - Françoise Sagan


Au revoir jeunesse


Françoise Sagan fait partie de ces auteurs qui ont laissé dans leur sillage comme une effluve de mystère, une aura de scandale, une impression de mal de vivre qui semblent les positionner à part dans la littérature. Sa réputation de liberté de ton dans ses romans et son affranchissement personnel des conventions me la rende séduisante a priori. Il était donc temps de partir à la découverte de son oeuvre et, logiquement, de commencer par son emblématique premier roman paru en 1954 lorsqu'elle n'avait que 19 ans.

L'héroïne de Bonjour tristesse a 17 ans, à peu près l'âge, j'imagine, de Françoise Sagan au moment de commencer l'écriture d'un roman qui en dit probablement beaucoup sur elle. Cécile est une jeune fille autonome et libérée malgré son enfance en pensionnat. Son père est un Don Juan adorable qui a peur de vieillir et qui la laisse vivre plus ou moins comme bon lui semble. Leur relation paraît aimante, bienveillante et respectueuse et cela m'a plutôt touché même si elle s'exprime en grande partie avec pudeur, à l'instar du passage reproduit ci-dessous. Mais dans une villa du sud de la France, en ce bel été qui commence les pieds dans l'eau, c'est sans compter sur Anne, une femme intelligente et élégante qui surgit de Paris et qui croit bien faire en remettant la fille et le père sur les rails, ceux de la raison et du raisonnable. De son point de vue, liberté, oisiveté ou butinage ne prépare pas un avenir brillant ou une retraite heureuse ...

Françoise Sagan dresse un portrait intéressant de cette famille hors cadre. Le scénario fait basculer Cécile dans un engrenage dangereux que sa jeunesse empêche d'entrevoir clairement. Son indécision et son inconséquence, peut-être le résultat d'une éducation laxiste, mènera à la tragédie. Talent et bon goût chez l'écrivaine font sonner tout ça très juste et de manière concise, directe, sans fioritures, ni excès de bons mots ou de figures de style. 

 

Pocket - page 76


Mon père s'était éloigné, il détestait ce genre de discussions ; dans le chemin, il me prit la main et la garda. C'était une main dure et réconfortante : elle m'avait mouché à mon premier chagrin d'amour, elle avait tenu la mienne dans les moments de tranquillité et de bonheur parfait, elle l'avait serrée furtivement dans les moments de complicité et de fou rire. Cette main sur le volant, ou sur les clefs, le soir, cherchant vainement la serrure, cette main sur l'épaule d'une femme ou sur des cigarettes, cette main ne pouvait plus rien pour moi. Je la serrai très fort. Se tournant vers moi, il me sourit.



28 juin 2017

La vie secrète des arbres - Peter Wohlleben


Rois des forêts


Je déteste l'idée de ne mettre que #2 Sorel à ce livre qui en vaut objectivement bien plus tant l'approche inédite de l'auteur, forestier allemand bien renseigné, est enrichissante. L'angle, ici, n'est pas anthropocentré. L'auteur rappelle même que l'Homme a grandement tendance à compliquer la vie des arbres et propose une vision qui rend justice au monde végétal face au règne animal, qu'on a tendance à considérer supérieur de par l'existence (souvent) d'un cerveau et d'une capacité (générale) au déplacement rapide. La grande idée du livre est d'expliquer en quoi les arbres sont des êtres développés et complexes malgré leur croissance lente et leur interaction limitée avec nous. L'interaction avec leur environnement le plus immédiat (congénères, champignons et insectes en tête) est en revanche considérable et parfois assez surprenante à lire, puisque tout homo sapiens non-initié est loin de se douter, en ouvrant un tel essai de vulgarisation, de ce qui se passe autour de lui lorsqu'il se promène en forêt. Et bien sûr, la science est encore loin du compte. Elle a du pain sur la planche pour espérer un jour connaître tous les secrets de nos amis champions de la photosynthèse.

Si mon avis est somme toute assez mitigé c'est parce que j'ai toujours noté les livres lus, non pas pour la valeur intrinsèque que j'aurais cru déceler chez eux mais pour le plaisir ressenti au moment de leur lecture. Après deux premiers chapitres poétiques et bucoliques, La vie secrète des arbres fait étalage d'une grande quantité d'informations intéressantes en soi mais qui, au bout d'un moment, submerge le lecteur, le lasse et le perd. Au point de lui faire sauter des paragraphes entiers, les plus techniques, pour tenter d'intercepter à la volée une information un peu plus récréative qu'il pourrait éventuellement replacer le lendemain matin à la machine à café.

Il y en a heureusement quelques unes. J'ai particulièrement aimé le passage (voir paragraphe joint) qui propose une explication séduisante au sentiment de bien-être que je ressens sous le couvert d'une forêt de feuillus, plus flagrant en tout cas qu'au milieu de n'importe quel paysage extérieur à ciel ouvert, aussi à couper le souffle soit-il. J'ai toujours mis cela sur le compte de l'ombre protectrice et rafraichissante du sous-bois, mais peut-être y a-t-il en moi quelque chose qui subsiste de l'homme préhistorique. 😊
     

Les Arènes - page 232


Les arbres déclenchent alors leur système de défense chimique pour appeler à l'aide, et quantité de messages olfactifs circulent et se télescopent parmi les houppiers. Nous en aspirons une petite partie à chaque bouffée d'air forestier qui pénètre dans nos poumons. Serait-il possible que nous enregistrions inconsciemment l'état d'alerte des arbres ? Les forêts en danger sont des milieux instables peu propices à être colonisés par l'homme. Lorsque l'on sait que nos ancêtres de l'âge de pierre étaient constamment en quête d'un gîte idéal, il n'est pas absurde d'imaginer que nous soyons capables de percevoir intuitivement l'état de notre environnement et décidions du choix de nos lieux de vie en fonction de ce que nous enregistrons. Du reste, selon certaines observations scientifiques, notre pression artérielle augmenterait dans les forêts de conifères et baisserait dans les forêts de chênes. Faites le test et jugez par vous-même dans quel type de forêts vous vous sentez le mieux.


7 juin 2017

"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson


Barbezieux, 1984


Le dernier ouvrage en date de Philippe Besson est officiellement estampillé roman mais ressemble pourtant davantage à un récit autobiographique des prémices amoureux, sensuels et sexuels de l'écrivain lui-même. A moins que sous couvert de vouloir nous raconter pour une fois la vérité (comme il le confie sur la quatrième de couverture), l'inattendu titre de "Arrête avec tes mensonges" ne nous avertisse tout simplement d'une supercherie. Pourtant elle serait bien grosse, la supercherie. Je préfère voter pour une vérité sans concession sur le fond mais probablement idéalisée, glamourisée pour les besoins de l'édition et pour l'image de l'auteur. Seul lui le sait.

Il est presque indispensable de lire quelques uns des inspirants romans précédents de Monsieur Besson avant de se plonger dans ses émois d'adolescent et sa stupeur d'adulte dont il parle si bien ici. En ayant pleinement capturé l'essence de son travail, on ne peut que se laisser cueillir par l'ingénuité de son premier amour. J'ai lu l'ouvrage la gorge serrée, saisi à chaque page par l'émotion provenant de la beauté des circonstances, la justesse des mots, les références d'une époque et le souvenir de mon propre chemin tracé à ma façon.
    

Julliard - page 57

Je découvre la morsure de l'attente. Parce qu'il y a ce refus de s'avouer vaincu, de croire que c'est sans lendemain, que ça ne se reproduira pas. Je me persuade qu'il accomplira un geste dans ma direction, que c'est impossible autrement, que la mémoire des corps emmêlés vaincra sa résistance. Je me dis que ce n'était pas seulement une histoire de corps, mais de nécessité. Qu'on ne lutte pas contre la nécessité. Ou, si on lutte, elle finit par avoir raison de vous.




31 mai 2017

Les lisières - Olivier Adam


"Nos vies périphériques, nos combats ordinaires ..."


Cela fait quelques années maintenant qu'Olivier Adam balise mes lectures de loin en loin. Rien de tel qu'un de ses romans lorsque l'envie me prend de plonger dans une écriture désenchantée et cafardeuse qui flatte ma nature mélancolique. Cette partie de moi que je ne peux pas nier est à nouveau bien servie avec Les lisières.

Paul, écrivain torturé et largement à côté de ses pompes, se débat le mieux qu'il peut alors que ses angoisses, davantage au repos ces dernières années, refont surface suite au départ de sa femme, à la séparation d'avec ses enfants et au brusque coup de vieux de ses parents, qu'il regardait jusque là vivre de loin tant le souvenir de son enfance est inconfortable. Réfugié en Bretagne où la mer le "lave", il est obligé de faire un retour en arrière sur son passé dans sa ville natale (et dortoir) située aux lisières de Paris. Il n'en faut pas plus pour y trouver une métaphore sur sa vie, qu'il vit perpétuellement à la périphérie comme s'il n'était jamais vraiment dedans. Olivier Adam fait de Paul le narrateur de son roman et rend ainsi possible l'empathie du lecteur à son encontre malgré l'antipathie suscitée chez les autres du fait d'un comportement jugé égoïste.

Par rapport au roman précédent Les vents contraires, aux larges points communs avec celui-ci, apparaît un nouvel aspect surprenant : le positionnement politique très à gauche de l'écrivain à travers les emportements de son héros. C'est intéressant mais jusqu'à un certain point, je dirais, car il est rabâché tout le roman avec un pessimisme assez remarquable. Chez Adam, la France est systématiquement et violemment scindée en deux camps irréconciliables : Paris/banlieue, riches/pauvres, intellos/manuels et surtout droite/gauche à un point tel qu'on se demande comment on arrive encore à vivre ensemble. Bah justement en vivant simplement les uns à côté des autres sans se comprendre, comme si on ne pouvait pas, sur certains points en tout cas, se rejoindre et ne pas ressentir un mépris réciproque.

Malgré le marasme psychologique de chaque page, l'écrivain parvient à me scotcher à ses lignes et les notes positives et d'espoir qui pointent ici et là, même si elles sont faiblardes, rendent à mes yeux la trajectoire de Paul belle et touchante.
   

J'ai Lu - pages 235 et 236

- Ah toi aussi tu t'y es mis ?
- A quoi ?
- A voir des bobos partout. Qu'est-ce que tu leur reproches exactement, aux bobos ? De manger des sushis ? De voter à gauche ? D'être écolos ? D'avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama  ? De trier leur déchets ? D'aller voir des films en VO ? De s'en battre les couilles de l'identité française ? De ne pas avoir peur des Noirs et des Arabes ? C'est quoi le problème ?





11 mai 2017

Une autre vie - S.J. Watson


Quelques nuances de griserie


S.J. Watson est un écrivain masculin qui, dans ses deux romans, se met apparemment aisément dans la peau des femmes. Le tout premier Avant d'aller dormir avait été un coup de maître lu dans le monde entier et adapté au cinéma. L'idée de départ en était particulièrement bonne. Pour ce deuxième livre, l'auteur britannique n'arrive pas à faire aussi bien. L'accroche est plus classique, moins originale. Julia, son héroïne londonienne trentenaire, est dévastée par l'assassinat de sa soeur Kate dans une rue anonyme de Paris. En espérant mettre la police sur une piste, elle décide de marcher dans les pas de Kate en s'inscrivant sur le site de rencontre qu'elle fréquentait sur internet. Julia sera rapidement prisonnière d'un périlleux engrenage dont elle n'aura conscience que petit à petit ...

Dans les premières pages, j'ai bien cru me plonger dans un polar avec enquête policière et éventuel tueur en série à la clé mais j'ai vite compris que l'intrigue était plus personnelle. Ce thriller psychologique se révèle être une sorte de descente aux enfers à la manière de Douglas Kennedy. Un bon point pour le roman, sauf que n'est pas l'écrivain américain qui veut. S.J. Watson écrit bien, n'ennuie jamais, fidélise le lecteur mais n'a pas la même finesse pour dresser le portrait intime de son personnage, analyser ses ressorts inconscients et disséquer son environnement. Mais peu importe car la plus grande partie de l'histoire m'a diverti à l'exception de la fin peut-être. Même si le mobile m'a surpris, j'ai vu arriver le coupable avec ses gros sabots. Et puis il y  a le dénouement ... plutôt déconcertant. Y aurait-il une suite ?
   

Pocket - page 253


Je suis meurtrie, quand je me réveille. Je sens encore ses doigts sur moi, ses mains.
Pourtant, c'est une douleur qui me rend vivante. C'est quelque chose, au moins, quelque chose de mieux que cette autre douleur, celle qui me donne envie de mourir.
Je me lève pour aller aux toilettes. Devant la porte de Connor, je marque une pause et je tends l'oreille. Me parvient le bruit assourdi d'une musique, l'alarme de son radio-réveil. Je m'apprête à frapper, puis je renonce. Il est tôt. Il va bien. Nous allons tous bien.