16 septembre 2017

Central park - Guillaume Musso



Very bad trip


Je n'avais aucune envie de relire de sitôt un roman de Guillaume Musso malgré l'image sympathique que j'ai de lui. Ce mélange de romance et de fantastique découvert dans La fille de papier et qui semble avoir été sa marque de fabrique, m'avait laissé plutôt perplexe. Comme il semblerait qu'il ait abandonné le fantastique pour un style davantage réaliste et proche du thriller/polar, je me suis laissé tenté assez facilement par la quatrième de couverture de Central park, dont le pitch est sans nul doute accrocheur.

Central park est plutôt addictif puisque le suspense est présent dès la toute première ligne jusqu'à la presque toute fin. Le lecteur a envie de savoir ce que Gabriel et Alice peuvent bien faire ensemble attachés l'un à l'autre sur ce banc de Central park. Le fameux parc  de New York n'est que le point de départ d'un thriller qui démarre sur les chapeaux de roues sur fond de tueur en série dans la nature et qui se termine de manière assez surprenante sauf peut-être à bien connaître les ressorts du travail de Guillaume Musso.

Le portrait d'Alice, l'héroïne au fort tempérament du roman, est une réussite mais le livre manque à mon avis d'un peu de finesse. Certaines situations sonnent pour le coup un peu faux, voire contiennent quelques clichés ("Maudits Français, va !"), comme la fausse arrestation par Alice, enquêtrice dans la police française, de son futur époux pour mieux l'emmener dîner chez sa mère, ou lorsqu'elle se met à raconter ses graves déboires passés à Gabriel alors qu'elle le connaît à peine, ne l'apprécie pas et surtout elle le fait à un moment où ces aveux ne paraissent pas nécessaires à l'enquête. La ficelle romanesque est un peu grosse.

En conclusion, c'est une lecture facile, agréable, distrayante ... mais qui ne correspond pas à mes goûts.
  

Pocket - page 12

Alice Schäfer ouvrit les yeux avec difficulté. La lumière du jour naissant l'aveuglait, la rosée du matin poissait ses vêtements. Trempée de sueur  glacée, elle grelottait. Elle avait la gorge sèche et un goût violent de cendre dans la bouche. Ses articulations étaient meurtries, ses membres ankylosés, son esprit engourdi.
Lorsqu'elle se redressa, elle prit conscience qu'elle était allongée sur un banc rustique en bois brut. Stupéfaite, elle découvrit soudain qu'un corps d'homme, massif et robuste, était recroquevillé contre son flanc et pesait lourdement sur elle.


7 septembre 2017

La fille du train - Paula Hawkins


Femmes imparfaites


A force de voir ce bouquin partout, j'ai craqué, je me le suis procuré et ne l'ai point regretté. La fille du train est un thriller psychologique prenant et bien tourné, avec une idée de départ sympathique, une rédaction soignée et un récit bien construit. Paula Hawkins mérite son joli succès.

Rachel est à la dérive, la vie ne lui a récemment pas fait de cadeau. Dépressive et alcoolique, elle a une fâcheuse tendance à prendre des décisions hâtives et maladroites. Le lecteur, pourtant, prend d'emblée son parti lorsqu'elle ne peut s'empêcher de se mêler du drame dont elle est indirectement témoin, comme si elle se sentait investie d'une mission. En effet, la jeune inconnue idéalisée qui vit dans une maison en bord de voie de chemin de fer et que Rachel aime observer chaque jour de la fenêtre de son train, disparaît mystérieusement. Rachel habitait auparavant le quartier. Mue par des ressorts inconscients, elle ne va pas hésiter longtemps à y remettre les pieds et à se confronter à son passé, au risque de prendre des coups.

La structure chronologique et des points de vue est bien fichue. En tant que narratrice, la jeune Londonienne passe parfois le relais à deux autres protagonistes femmes aussi imparfaites qu'elle. Leur portrait psychologique plus ou moins torturé est subtilement et habilement  dépeint au service du suspense et de la crédibilité de l'intrigue.
  

Pocket - page 18


Quel soulagement d'être de retour dans le train de 8 h 04. Ce n'est pas que je sois particulièrement impatiente d'arriver à Londres pour commencer ma semaine - je n'ai même pas vraiment envie d'être à Londres du tout. Non, j'ai juste envie de me caler au fond du siège de velours doux, avec la tiédeur du soleil à travers la vitre, la voiture qui balance d'avant en arrière et d'arrière en avant, le rythme rassurant des roues sur les rails. Quand je suis là, à regarder les maisons qui bordent la voie, il y a presque nulle part où je préférerais être.

24 août 2017

La mémoire des embruns - Karen Viggers


Bout de monde


Mary est la veuve d'un gardien du phare de Cape Bruny à l'extrême sud de l'île Bruny, elle-même au sud de la Tasmanie, grand île au large de la côte méridionale de l'Australie. Autant dire que de la vigie au sommet de la tour ronde et blanche, elle apercevrait, si c'était possible, l'Antarctique, continent glacé où, il y a neuf ans, son plus jeune fils Tom passa un hiver rude.  La santé de Mary décline et un homme de son passé menace de dévoiler un secret de jeunesse ... Elle part se réfugier sur l'île où tant de souvenirs abondent. Il est temps de rendre un dernier hommage à son mari, à sa vie.

L'ambiance est posée. On est dans un bout de monde au bout du monde. Les hommes sont rares et taiseux, la nature est imposante et sans concession, les sentiments sont violents, comme les éléments. L'océan grandiose est intégré à chaque page. Il apporte son parfum, les embruns fouettent le visage, les albatros frôlent la surface de l'eau, l'horizon est sans fin. Tout y est pour raconter le manque, les regrets, la nostalgie, la pudeur, l'incompréhension entre les êtres. Mais du néant surgit aussi la magie des rencontres, les pages qui se tournent, l'espoir qui renaît ...

Bon, maintenant je veux visiter la Tasmanie, arriver dans l'île Bruny par bac, jeter un oeil à chaque recoin, marcher sur la plage de Cloudy Bay, monter au phare et regarder plein sud vers l'Antarctique, lieu éblouissant, hypnotique et dangereux grâce à la puissance d'évocation de La mémoire des embruns.

Le Livre de Poche - page 503

A l'extrémité du parking, je tourne la tête vers le Grand Sud. L'horizon s'étire entre les deux promontoires rocheux qui enlacent la baie comme deux longs bras. Rien ne fera taire l'appel de la mer. Au bord du sable, les déferlantes sont teintées de rouge. Nulle part ailleurs qu'ici je n'ai assisté à ce phénomène : la couleur du sang injectée dans les vagues jaillit avec l'écume au moment où elles se gonflent avant de se briser. Aujourd'hui, j'y vois la vie de ma mère qui s'échappe. D'un pas chancelant, je gagne le sentier et marche vers l'ouest jusqu'à un banc humide sur lequel je m'assieds. La tête dans les mains, je presse mes paumes contre mes yeux et je chute sans fin dans des spirales de couleurs.

17 août 2017

Ma petite France - Pierre Péan


Le centre d'un monde


Entre deux romans est venu s'intercaler cet ouvrage historique écrit par Pierre Péan, journaliste d'investigation et auteur de nombreux livres dits polémiques, notamment de politique française. Pour celui-ci, il est surtout Sabolien, c'est à dire natif de Sablé-sur Sarthe, tout comme ma mère, un an plus jeune que lui, qui m'a mis ce livre entre les mains.

L'auteur n'avait que deux ans à l'arrivée des Allemands et six à leur départ, donc ses souvenirs sont sommaires mais grâce à ses recherches et accointances dans la région, il parvient à réunir un grand nombre de témoignages, anecdotes, faits d'actualité, évènements de la vie des gens de sa ville, parfois de son entourage immédiat, c'est à dire les "petites histoires" au milieu de la grande Histoire. Car évidemment Sablé a connu ce que toute ville de la France occupée a connu : le départ des proches, l'arrivée des Boches, la vie quotidienne rendue compliquée, la collaboration, active et passive, les faits de résistance, actifs comme passifs, les bombardements des alliés, la libération par les GI et les FFI, la purge d'après-guerre etc ... L'éclairage est à mes yeux particulièrement saisissant car il est borné à une petite ville sarthoise qui forme avec ses patelins immédiats (Solesmes, Précigné, Juigné, etc...) une sorte de pays à petite échelle avec sa propre dynamique. C'était encore en partie vrai à une époque où l'interconnexion était infiniment moindre et où les enjeux locaux étaient primordiaux. A ce titre, Ma petite France nous en apprend aussi pas mal sur la vie politique de Sablé, ses rivalités entre la droite chrétienne et la gauche radicale, les revirements entre pétainisme et gaullisme, les petits arrangements de chacun avec ses propres convictions ne serait-ce que pour s'en sortir ...

La ville a évidemment vécu durement l'occupation allemande. L'horreur des arrestations de juifs et de résistants, la souffrance des réfugiés de l'exode et le déchirement des départs pour le STO sont comme partout ailleurs dans le pays. La sensation que j'en ai gardée est que Sablé a pourtant, bon an mal an, vécu cette période dans de meilleures conditions que de plus grandes villes où les Allemands et la police française étaient davantage sur les dents et où le ravitaillement en nourriture était plus malaisé en l'absence de jardins et élevages aux alentours.

Ce qui est en revanche certain, c'est que j'ai énormément aimé revivre l'Histoire de France par le prisme d'un endroit familial et familier.

Albin Michel - pages 7 et 8

 J'ai appris - quand ? je ne me rappelle plus - qu'un certain "Papillon", un "collabo", avait été exécuté ce 8 août 1944, le jour de la libération de Sablé-sur-Sarthe, vers vingt heures trente, dans le jardin de la gendarmerie. J'avais six ans. Le lendemain, alors que les GI et la division Leclerc étaient encore de l'autre côté de la Sarthe, dans une ville scindée en deux parce que les Allemands avaient, en partant, fait sauter le pont reliant les deux rives, j'assistais, rue Saint-Nicolas, à moins de cent mètres du salon d'Eugène Péan, à la tonte, par des jeunes portant fièrement un brassard FFI, de la chevelure de Mme Angèle.
Les "libérateurs" avaient d'abord fait irruption dans son petit salon de coiffure, avaient mis la coiffeuse en combinaison, avant de l'installer brutalement sur une chaise devant le salon. Là, au milieu d'une foule vociférante, ils l'avaient tondue, puis avaient dessiné des croix gammées sur son crâne nu et sur sa poitrine.... Ma mère, horrifiée, était venue en courant m'arracher à  ce terrible spectacle.

9 août 2017

Trop - Jean-Louis Fournier


Ou pas assez


Un livre de poche trouvé sur une étagère de la maison de vacances, vite glissé dans le sac de plage et voilà le second Jean-Louis Fournier lu en quelques jours alors qu’il m’était auparavant inconnu. Il faut dire qu’il semble uniquement écrire des bouquins courts, drôles, faciles à lire et donc parfaits pour une distraction à plat ventre alors que le sable vous fouette les côtes.
Malheureusement, je n’ai pas retrouvé dans Trop le plaisir ressenti avec Le C.V. de Dieu. Après quelques chapitres qu'on est content de trouver incisif et spirituel, on se lasse rapidement de ce mini-brûlot contre la surconsommation de notre société. Bien-sûr, on est souvent d’accord, on se reconnait parfois, moitié amusé moitié embêté. Mais le procédé se révèle répétitif et se résume souvent en une énumération du contenu de publicités, tout ça pour préparer une chute en forme de jeu de mots (trop de différents types de pains à choisir dans une boulangerie et nous voilà « dans le pétrin »). Et puis, ça sonne un peu « réac », tout du moins dans le sens « C’était mieux avant ». Même si nous savons tous que dans le fond il a raison, ce n’est pas une raison pour enfoncer des portes ouvertes et en faire des tonnes. Tout ça fait un peu trop … ou alors peut-être pas assez. A moins qu’on se contente de prendre ce petit livre uniquement pour ce qu’il est : une modeste satire de nous-mêmes.

J’ai lu – pages 29 et 30

Chaque soir, le prince descend avec l’eunuque dans le gynécée. Il va choisir sa compagne de la nuit. Le prince a 400 femmes dans son harem. Il a l’embarras du choix. Il y a les nouvelles qui retiennent son attention, puis les autres, les anciennes auxquelles il reste très attaché. Il est à chaque fois embarrassé et ne sait laquelle choisir. Quand il choisit la bonde évanescente, il pense à la brune incandescente. Puis, il y a la rousse flamboyante … Laquelle choisir ? Le prince a le syndrome du harem. Il n’a pas le choix, seulement l’embarras du choix. Parfois, il envie les monogames.
L’eunuque marche devant lui. Le prince regarde ses jolies petites fesses moulées dans un pantalon de soie …

28 juillet 2017

Le CV de Dieu - Jean-Louis Fournier


Les oiseaux par oisiveté


Dieu s'emmerde et descend sur Terre pour rechercher un emploi. Il est reçu par le chef du personnel d'une grande entreprise.

Avec esprit et espièglerie, Jean-Louis Fournier (La Noiraude, c'est lui) imagine un entretien d'embauche assez sidérant, rafraichissant, drôle et non dénué d'amertume sur le genre humain. Dieu revient sur son curriculum vitae, sur ses réalisations. En gros, il en avait assez d'être dans le noir et de ne pas pouvoir s'asseoir depuis la nuit des temps. Il créa donc le Ciel, la Terre et ses habitants avec une bonne dose d'inventivité. L'homme lui aura, comme qui dirait, échappé des mains ...

A avaler en une heure, montre en main, par tous, sauf par les croyants sans recul.
   

Stock - pages 15 et 16

- Profession ? 
- Créateur du Ciel et de la Terre 
Le directeur a ouvert le classeur et examine la première photo, que Dieu lui commente : 
- Ici, c'est moi à côté de la Terre. Je venais de la finir, elle n'était pas entièrement sèche, mon pied s'enfonce encore dedans.
 - Vous avez mis combien de temps ? 
- Une journée. 
Le directeur est absolument sidéré. 
- Sidérant ! dit-il. 
- Sans habillage bien sûr, la forme nue. 
- C'est vous qui avez eu l'idée d'une sphère ? 
- J'avais d'abord commencé par un cube mais j'ai pensé à ceux qui allaient être assis sur les coins. J'ai arrondi les angles, c'est devenu une boule.

19 juillet 2017

Les délices de Tokyo - Durian Sukegawa


Le langage du haricot


Début 2016, sortait sur les écrans français Les délices de Tokyo (titre original あんou An, littéralement "pâte de haricot Azuki"), un film que j'ai loupé malgré mon envie de le voir. Mais je viens en partie de me rattraper ces jours derniers en lisant le roman de l'écrivain japonais Durian Sukegawa (ドリアン・スケガワ) dont le long métrage est adapté. Comme je l'espérais, cette jolie histoire pleine d'humanité s'avale facilement avec plaisir et émotion.

Sentarô travaille courageusement chaque jour pour produire et vendre des dorayaki dans un kiosque de quartier, près d'un cerisier qui rythme les saisons. Ne disposant pas d'un savoir-faire suffisant pour confectionner correctement la pâte de haricot Azuki qu'il doit étaler entre deux pancakes, il s'en fait discrètement livrer de l'industrielle. Lorsque Tokue, une vieille femme au doigts tordus vient lui proposer son aide, il commence par refuser avant de goûter sa pâtisserie et de réaliser que ce serait peut-être une bonne idée de l'embaucher. Mais les bonnes idées ne sont pas forcément les plus faciles à mettre en place ...

Les délices de Tokyo est une fable touchante sur la quête du sens, la valeur du travail, la transmission, l'authenticité, l'humilité, le regard des autres, etc ... Tout un programme qui a l'immense avantage pour le lecteur français de mettre en scène le Japon moderne, entre douceur, pudeur et élégance. J'ai particulièrement apprécié la suavité, qui est une forme de sensualité, du passage sur la préparation de la pâte d'haricot (voir passage ci-après).
   

Le Livre de Poche - pages 33 et 34


A chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu'il baignait dans la vapeur d'eau.
Que regardait-elle donc ? Les haricots azuki subissaient-ils une quelconque transformation ? Sentarô fit lui aussi un pas en avant et examina les haricots disparaissant sous un nuage de vapeur. Mais il ne discerna aucune évolution significative.
La cuillère en bois entre ses mains handicapées, Tokue s'abîmait dans la contemplation. Sentarô observa son profil à la dérobée. Dans la mesure où il travaillait avec elle, allait-il devoir faire preuve de la même ardeur ? Rien que d'y penser, cela le décourageait.
Pourtant, sans savoir pourquoi, Sentarô finit par se laisser fasciner par les haricots dans la bassine en cuivre. Les grains frémissaient dans l'eau de cuisson. Pas un seul n'avait éclaté.


12 juillet 2017

Bonjour tristesse - Françoise Sagan


Au revoir jeunesse


Françoise Sagan fait partie de ces auteurs qui ont laissé dans leur sillage comme une effluve de mystère, une aura de scandale, une impression de mal de vivre qui semblent les positionner à part dans la littérature. Sa réputation de liberté de ton dans ses romans et son affranchissement personnel des conventions me la rende séduisante a priori. Il était donc temps de partir à la découverte de son oeuvre et, logiquement, de commencer par son emblématique premier roman paru en 1954 lorsqu'elle n'avait que 19 ans.

L'héroïne de Bonjour tristesse a 17 ans, à peu près l'âge, j'imagine, de Françoise Sagan au moment de commencer l'écriture d'un roman qui en dit probablement beaucoup sur elle. Cécile est une jeune fille autonome et libérée malgré son enfance en pensionnat. Son père est un Don Juan adorable qui a peur de vieillir et qui la laisse vivre plus ou moins comme bon lui semble. Leur relation paraît aimante, bienveillante et respectueuse et cela m'a plutôt touché même si elle s'exprime en grande partie avec pudeur, à l'instar du passage reproduit ci-dessous. Mais dans une villa du sud de la France, en ce bel été qui commence les pieds dans l'eau, c'est sans compter sur Anne, une femme intelligente et élégante qui surgit de Paris et qui croit bien faire en remettant la fille et le père sur les rails, ceux de la raison et du raisonnable. De son point de vue, liberté, oisiveté ou butinage ne prépare pas un avenir brillant ou une retraite heureuse ...

Françoise Sagan dresse un portrait intéressant de cette famille hors cadre. Le scénario fait basculer Cécile dans un engrenage dangereux que sa jeunesse empêche d'entrevoir clairement. Son indécision et son inconséquence, peut-être le résultat d'une éducation laxiste, mènera à la tragédie. Talent et bon goût chez l'écrivaine font sonner tout ça très juste et de manière concise, directe, sans fioritures, ni excès de bons mots ou de figures de style. 

 

Pocket - page 76


Mon père s'était éloigné, il détestait ce genre de discussions ; dans le chemin, il me prit la main et la garda. C'était une main dure et réconfortante : elle m'avait mouché à mon premier chagrin d'amour, elle avait tenu la mienne dans les moments de tranquillité et de bonheur parfait, elle l'avait serrée furtivement dans les moments de complicité et de fou rire. Cette main sur le volant, ou sur les clefs, le soir, cherchant vainement la serrure, cette main sur l'épaule d'une femme ou sur des cigarettes, cette main ne pouvait plus rien pour moi. Je la serrai très fort. Se tournant vers moi, il me sourit.



28 juin 2017

La vie secrète des arbres - Peter Wohlleben


Rois des forêts


Je déteste l'idée de ne mettre que #2 Sorel à ce livre qui en vaut objectivement bien plus tant l'approche inédite de l'auteur, forestier allemand bien renseigné, est enrichissante. L'angle, ici, n'est pas anthropocentré. L'auteur rappelle même que l'Homme a grandement tendance à compliquer la vie des arbres et propose une vision qui rend justice au monde végétal face au règne animal, qu'on a tendance à considérer supérieur de par l'existence (souvent) d'un cerveau et d'une capacité (générale) au déplacement rapide. La grande idée du livre est d'expliquer en quoi les arbres sont des êtres développés et complexes malgré leur croissance lente et leur interaction limitée avec nous. L'interaction avec leur environnement le plus immédiat (congénères, champignons et insectes en tête) est en revanche considérable et parfois assez surprenante à lire, puisque tout homo sapiens non-initié est loin de se douter, en ouvrant un tel essai de vulgarisation, de ce qui se passe autour de lui lorsqu'il se promène en forêt. Et bien sûr, la science est encore loin du compte. Elle a du pain sur la planche pour espérer un jour connaître tous les secrets de nos amis champions de la photosynthèse.

Si mon avis est somme toute assez mitigé c'est parce que j'ai toujours noté les livres lus, non pas pour la valeur intrinsèque que j'aurais cru déceler chez eux mais pour le plaisir ressenti au moment de leur lecture. Après deux premiers chapitres poétiques et bucoliques, La vie secrète des arbres fait étalage d'une grande quantité d'informations intéressantes en soi mais qui, au bout d'un moment, submerge le lecteur, le lasse et le perd. Au point de lui faire sauter des paragraphes entiers, les plus techniques, pour tenter d'intercepter à la volée une information un peu plus récréative qu'il pourrait éventuellement replacer le lendemain matin à la machine à café.

Il y en a heureusement quelques unes. J'ai particulièrement aimé le passage (voir paragraphe joint) qui propose une explication séduisante au sentiment de bien-être que je ressens sous le couvert d'une forêt de feuillus, plus flagrant en tout cas qu'au milieu de n'importe quel paysage extérieur à ciel ouvert, aussi à couper le souffle soit-il. J'ai toujours mis cela sur le compte de l'ombre protectrice et rafraichissante du sous-bois, mais peut-être y a-t-il en moi quelque chose qui subsiste de l'homme préhistorique. 😊
     

Les Arènes - page 232


Les arbres déclenchent alors leur système de défense chimique pour appeler à l'aide, et quantité de messages olfactifs circulent et se télescopent parmi les houppiers. Nous en aspirons une petite partie à chaque bouffée d'air forestier qui pénètre dans nos poumons. Serait-il possible que nous enregistrions inconsciemment l'état d'alerte des arbres ? Les forêts en danger sont des milieux instables peu propices à être colonisés par l'homme. Lorsque l'on sait que nos ancêtres de l'âge de pierre étaient constamment en quête d'un gîte idéal, il n'est pas absurde d'imaginer que nous soyons capables de percevoir intuitivement l'état de notre environnement et décidions du choix de nos lieux de vie en fonction de ce que nous enregistrons. Du reste, selon certaines observations scientifiques, notre pression artérielle augmenterait dans les forêts de conifères et baisserait dans les forêts de chênes. Faites le test et jugez par vous-même dans quel type de forêts vous vous sentez le mieux.


7 juin 2017

"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson


Barbezieux, 1984


Le dernier ouvrage en date de Philippe Besson est officiellement estampillé roman mais ressemble pourtant davantage à un récit autobiographique des prémices amoureux, sensuels et sexuels de l'écrivain lui-même. A moins que sous couvert de vouloir nous raconter pour une fois la vérité (comme il le confie sur la quatrième de couverture), l'inattendu titre de "Arrête avec tes mensonges" ne nous avertisse tout simplement d'une supercherie. Pourtant elle serait bien grosse, la supercherie. Je préfère voter pour une vérité sans concession sur le fond mais probablement idéalisée, glamourisée pour les besoins de l'édition et pour l'image de l'auteur. Seul lui le sait.

Il est presque indispensable de lire quelques uns des inspirants romans précédents de Monsieur Besson avant de se plonger dans ses émois d'adolescent et sa stupeur d'adulte dont il parle si bien ici. En ayant pleinement capturé l'essence de son travail, on ne peut que se laisser cueillir par l'ingénuité de son premier amour. J'ai lu l'ouvrage la gorge serrée, saisi à chaque page par l'émotion provenant de la beauté des circonstances, la justesse des mots, les références d'une époque et le souvenir de mon propre chemin tracé à ma façon.
    

Julliard - page 57

Je découvre la morsure de l'attente. Parce qu'il y a ce refus de s'avouer vaincu, de croire que c'est sans lendemain, que ça ne se reproduira pas. Je me persuade qu'il accomplira un geste dans ma direction, que c'est impossible autrement, que la mémoire des corps emmêlés vaincra sa résistance. Je me dis que ce n'était pas seulement une histoire de corps, mais de nécessité. Qu'on ne lutte pas contre la nécessité. Ou, si on lutte, elle finit par avoir raison de vous.




31 mai 2017

Les lisières - Olivier Adam


"Nos vies périphériques, nos combats ordinaires ..."


Cela fait quelques années maintenant qu'Olivier Adam balise mes lectures de loin en loin. Rien de tel qu'un de ses romans lorsque l'envie me prend de plonger dans une écriture désenchantée et cafardeuse qui flatte ma nature mélancolique. Cette partie de moi que je ne peux pas nier est à nouveau bien servie avec Les lisières.

Paul, écrivain torturé et largement à côté de ses pompes, se débat le mieux qu'il peut alors que ses angoisses, davantage au repos ces dernières années, refont surface suite au départ de sa femme, à la séparation d'avec ses enfants et au brusque coup de vieux de ses parents, qu'il regardait jusque là vivre de loin tant le souvenir de son enfance est inconfortable. Réfugié en Bretagne où la mer le "lave", il est obligé de faire un retour en arrière sur son passé dans sa ville natale (et dortoir) située aux lisières de Paris. Il n'en faut pas plus pour y trouver une métaphore sur sa vie, qu'il vit perpétuellement à la périphérie comme s'il n'était jamais vraiment dedans. Olivier Adam fait de Paul le narrateur de son roman et rend ainsi possible l'empathie du lecteur à son encontre malgré l'antipathie suscitée chez les autres du fait d'un comportement jugé égoïste.

Par rapport au roman précédent Les vents contraires, aux larges points communs avec celui-ci, apparaît un nouvel aspect surprenant : le positionnement politique très à gauche de l'écrivain à travers les emportements de son héros. C'est intéressant mais jusqu'à un certain point, je dirais, car il est rabâché tout le roman avec un pessimisme assez remarquable. Chez Adam, la France est systématiquement et violemment scindée en deux camps irréconciliables : Paris/banlieue, riches/pauvres, intellos/manuels et surtout droite/gauche à un point tel qu'on se demande comment on arrive encore à vivre ensemble. Bah justement en vivant simplement les uns à côté des autres sans se comprendre, comme si on ne pouvait pas, sur certains points en tout cas, se rejoindre et ne pas ressentir un mépris réciproque.

Malgré le marasme psychologique de chaque page, l'écrivain parvient à me scotcher à ses lignes et les notes positives et d'espoir qui pointent ici et là, même si elles sont faiblardes, rendent à mes yeux la trajectoire de Paul belle et touchante.
   

J'ai Lu - pages 235 et 236

- Ah toi aussi tu t'y es mis ?
- A quoi ?
- A voir des bobos partout. Qu'est-ce que tu leur reproches exactement, aux bobos ? De manger des sushis ? De voter à gauche ? D'être écolos ? D'avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama  ? De trier leur déchets ? D'aller voir des films en VO ? De s'en battre les couilles de l'identité française ? De ne pas avoir peur des Noirs et des Arabes ? C'est quoi le problème ?





11 mai 2017

Une autre vie - S.J. Watson


Quelques nuances de griserie


S.J. Watson est un écrivain masculin qui, dans ses deux romans, se met apparemment aisément dans la peau des femmes. Le tout premier Avant d'aller dormir avait été un coup de maître lu dans le monde entier et adapté au cinéma. L'idée de départ en était particulièrement bonne. Pour ce deuxième livre, l'auteur britannique n'arrive pas à faire aussi bien. L'accroche est plus classique, moins originale. Julia, son héroïne londonienne trentenaire, est dévastée par l'assassinat de sa soeur Kate dans une rue anonyme de Paris. En espérant mettre la police sur une piste, elle décide de marcher dans les pas de Kate en s'inscrivant sur le site de rencontre qu'elle fréquentait sur internet. Julia sera rapidement prisonnière d'un périlleux engrenage dont elle n'aura conscience que petit à petit ...

Dans les premières pages, j'ai bien cru me plonger dans un polar avec enquête policière et éventuel tueur en série à la clé mais j'ai vite compris que l'intrigue était plus personnelle. Ce thriller psychologique se révèle être une sorte de descente aux enfers à la manière de Douglas Kennedy. Un bon point pour le roman, sauf que n'est pas l'écrivain américain qui veut. S.J. Watson écrit bien, n'ennuie jamais, fidélise le lecteur mais n'a pas la même finesse pour dresser le portrait intime de son personnage, analyser ses ressorts inconscients et disséquer son environnement. Mais peu importe car la plus grande partie de l'histoire m'a diverti à l'exception de la fin peut-être. Même si le mobile m'a surpris, j'ai vu arriver le coupable avec ses gros sabots. Et puis il y  a le dénouement ... plutôt déconcertant. Y aurait-il une suite ?
   

Pocket - page 253


Je suis meurtrie, quand je me réveille. Je sens encore ses doigts sur moi, ses mains.
Pourtant, c'est une douleur qui me rend vivante. C'est quelque chose, au moins, quelque chose de mieux que cette autre douleur, celle qui me donne envie de mourir.
Je me lève pour aller aux toilettes. Devant la porte de Connor, je marque une pause et je tends l'oreille. Me parvient le bruit assourdi d'une musique, l'alarme de son radio-réveil. Je m'apprête à frapper, puis je renonce. Il est tôt. Il va bien. Nous allons tous bien.

20 avril 2017

La dernière nuit du Raïs - Yasmina Khadra


Un homme déjà mort


C'est en apercevant Yasmina Khadra au salon du livre de Paris que j'ai eu envie de lire cet auteur algérien francophone à la notoriété certaine et dont l'un des romans a immédiatement attiré mon attention. Comme son nom l'indique, La dernière nuit du Raïs retrace les dernières heures de Mouammar Kadhafi avant son lynchage par la population libyenne dans la matinée du 20 octobre 2011. Le choix de l'auteur a été de laisser le dictateur et "frère guide" de la Libye depuis 1969 s'exprimer à la première personne du singulier et c'est ce qui est intéressant dans ce court roman qui nous plonge ainsi dans la psychologie supposée d'un homme complexe, intimement persuadé du bien fondé de son autoritarisme trop souvent arbitraire.

Au cours de cette dernière nuit, après 42 années de toute puissance et une révolte populaire qui l'a fait fuir de Tripoli, il se terre avec sa garde rapprochée dans une maison anonyme de Syrte. Il fait le point sur sa situation plus qu'inconfortable, revient sur son passé, ses choix et ses frustrations d'enfant et de jeune adulte qui le poussèrent à prendre une revanche sur la vie. Il dresse en quelque sorte une forme de bilan sans remise en question ni véritable prise de recul. Ce n'est en rien un récit chronologique de son parcours et encore moins celui de son arrivée au pouvoir, aucunement relatée ici, ce qui aurait pu alors s'apparenter à une biographie déguisée. Il s'agit plutôt d'une sorte d'album photos réunissant quelques clichés des moments de vie décisifs et certains présentant certains traits de sa personnalité complexe, celle qui le poussera à toutes les audaces et les exagérations.

Au milieu de toutes ces considérations, quelques échanges saisissants avec son entourage militaire viennent intelligemment se faire entendre dans ce qui reste bien sûr une fiction quand bien même elle est basée sur une bonne dose de réalité et des faits plus ou moins avérés. La plume poétique et imagée de Yasmina Khadra finit de  mettre en valeur ce témoignage théorique, cette introspection d'un homme déjà mort.

Pocket - page 81

Je suis fou de rage. Cette larve de Mansour a osé porter la main sur moi. J'ai fait exécuter des proches pour moins que ça. Mes geôles pullulent d'indélicats, de suspects, de mécontents, d'imprudents, de gens qui ont eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne tolère pas que l'on discute mes ordres, que l'on remette en question mes jugements, que l'on fasse la moue devant moi. Ce que je dis est parole d'Évangile, ce que je pense est présage. Qui ne m'écoute pas est sourd, qui doute de moi est damné. Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite.

6 avril 2017

Sa majesté des mouches - William Golding


Têtes de cochon


Sa majesté des mouches est une effrayante parabole sur la nature humaine, la reconstitution à petite échelle de notre société grégaire avec ses travers individualistes. Ralph en est le leader naturel, Jack, le guerrier, Porcinet, l'intellectuel, Simon, le mystique, et il y a les autres, le reste de la foule. Ceux qui sont proches du soleil ont droit à un prénom : Sam, Erick, Roger ... Les petits, eux, comptent pour du beurre. Peut-être que si j'avais compris cela dès le début du roman, au lieu de focaliser sur son premier et naïf aspect "Robinson Crusoé" version moins de 18 ans, je l'aurais abordé différemment et me serais davantage imprégné des enjeux et de la morale de l'histoire. A mes yeux, le roman datant des années cinquante a vieilli, il manque de modernité, de crédibilité (ou du moins d'explications) et aussi de fluidité dans ses dialogues (une tentative de l'écrivain pour refléter le langage inexpérimenté et confus de pré-adolescents ?).

 

A la suite du crash de leur avion, une bande de collégiens anglais de 6 à 12 ans se retrouvent livrés à eux-mêmes sur une île déserte. Sans adulte autour d'eux, ils doivent s'organiser pour ne pas finir en "sauvages" et veiller à entretenir une fumée pour alerter les bateaux de passage au large. Mais, presque logiquement, la situation partira petit à petit  à vau-l'eau. Chaque gamin aura en effet sa propre vision des choix les plus rationnels ou en tout cas de ceux qui lui permettront de tirer son épingle du jeu. De par leur nature d'être humain et de par leur éducation, ils reproduiront les schémas ancestraux de leurs semblables, avec notamment l'émergence d'une superstition qui, on le devine, pourrait prendre à terme la forme d'une religion embryonnaire (d'où le titre Sa majesté des mouches).


C'est aux deux tiers du livre peut-être, lorsque l'action s'affole, que les enjeux dramatiques montent d'un cran et que l'empathie pour des personnages comme Ralph ou Porcinet est à son paroxysme, que la lecture m'a enfin totalement embarqué.


Folio - pages 207 et 208

Faire rien qu'un feu ordinaire. On devrait être capable de faire ça quand même, hein ? Rien qu'une colonne de fumée pour alerter et qu'on envoie des secours. Sommes-nous des sauvages, ou quoi ? Mais nous n'avons plus de signal. Des bateaux peuvent passer. Vous vous rappelez le jour où il est allé à la chasse, que le feu s'est éteint et qu'un bateau est passé ? Et ils croient tous qu'il vaut mieux comme chef. Puis il y a eu le... la... et c'est sa faute aussi. Sans lui ça ne serait jamais arrivé.

23 mars 2017

Napoléon II - Jean Tulard


"Ma naissance et ma mort, voilà toute mon histoire"


Jean Tulard nous propose une intéressante biographie de l'héritier du Premier Empire qui régna sur la France de manière purement théorique pendant deux semaines après les Cent-jours de son père en 1815. Napoléon II a alors 4 ans, il est retenu à Vienne et se fera rapidement ravir le trône par Louis XVIII. Je connaissais bien sûr l'existence du roi de Rome, malheureux fils de l'empereur des Français, mais pas vraiment son véritable sort, le croyant même mort beaucoup plus jeune d'une quelconque maladie infantile. Il a tout de même vécu vingt et un ans, baigné dans la culture germano-autrichienne et malgré tout bercé par le souvenir de son glorieux père français. Les bonapartistes français ont longtemps espéré son retour sur le devant de la scène à l'occasion de complots ou de la révolution de 1830 mais, lui, menotté (au sens figuré) par son grand-père empereur d'Autriche, et probablement par manque d'ambition et d'audace, n'a pas vu sa chance passer avant son décès dû à la tuberculose en 1832.

Napoléon II nous fait le récit de la vie finalement peu mouvementée de l'Aiglon et nous raconte sa légende née de l'image romantique d'un jeune homme frêle et pâle, cloîtré à Schönbrunn. L'auteur historien tente aussi de reconstituer les évènements et les différentes crises politiques autour desquels le destin du jeune prince se joua, quitte à passer un peu vite sur certaines explications qui, par leurs raccourcis,  m'ont parfois paru incomplètes et peu claires. Mais je suppose qu'en raconter davantage aurait éloigné le lecteur du sujet de l'ouvrage : le destin  de l'enfant déchu de Napoléon.
   

Fayard - page 123 et 124

C'est l'éducation normale d'un prince de la maison des Habsbourg que reçoit le fils de Napoléon. Il n'y a aucune trace d'une germanisation à outrance et en aucune façon volonté de l'abrutir, bien au contraire. Les premiers embarras dissipés quant à son passé, on compte sur le temps pour favoriser l'oubli.
Reste la surveillance exercée sur lui et l'impossibilité pour l'enfant de vivre normalement auprès de sa mère à Parme.



9 mars 2017

Son frère - Philippe Besson


Frat-éternel


Thomas se meurt. Son frère Lucas, le narrateur, se tient à ses côtés au cours des derniers mois de sa maladie du sang. D'abord à l'hôpital puis dans la maison familiale de l'île de Ré, Thomas ne souhaite que la compagnie de Lucas pour l'accompagner dans sa lente déchéance qui lui paraît inéluctable. Le titre de ce court et intense roman est plein de justesse puisqu'il illustre de façon froide, extérieure, un peu désincarnée, la place des deux frères au centre du roman, les liant à jamais l'un à l'autre malgré le mal implacable qui les séparera physiquement.

C'est fou comme j'aime les mots de Philippe Besson. J'aime leur poésie rude, empreinte de tristesse et de douleur. Ils tergiversent peu, vont droit au but, ne cachent rien de l'indicible. Les examens médicaux humiliants et douloureux, la déchéance physique due à la médication, l'attente interminable dans l'ignorance, l'indélicatesse du corps médical et de la famille ... rien n'est épargné à Thomas et, par ricochet, à Lucas et donc au lecteur. Pourtant, est-ce une mélancolie morbide de ma part qui en est la cause ?, il y a quelque chose de confortable dans la manière de l'écrivain d'exprimer toute l'horreur de la situation, en l'enveloppant d'une douillette mélancolie, d'un drap de langueur à l'image des toutes premières phrases du roman (citation ci-dessous).

Le tout relatif rebondissement du vieux monsieur bavard sur le banc, "déchiré de rides, et lui aussi d'une maigreur effrayante", donne un supplément d'âme, s'il en fallait, au récit et donc au petit bijou de littérature qu'est Son frère.
  

10/18 - page 11

Thomas meurt.
Thomas accepte de mourir. C'est ici, dans la maison de Saint-Clément, la maison de l'enfance, qu'il choisit d'attendre de mourir. Je suis auprès de lui. C'est encore l'été. J'ignorais qu'on pouvait mourir en été.
Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu'il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c'est seulement ainsi qu'elle pouvait se sentir sur son terrain. Je découvre qu'elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. Je songe que Thomas l'accueillera en pleine lumière.  
Je croyais que cela commencerait par un engourdissement des membres, une contraction et qu'il y aurait soudain une urgence, une précipitation, une violence. Mais non : c'est la nonchalance, une sorte de vacance, une lenteur, un renoncement dans la chaleur. Une chaleur jaune et vibrante.



28 février 2017

Rien ne s'oppose à la nuit - Delphine de Vigan


"et j'ai fait de mon mieux possible, croyez-le"


Le peu que je sais sur Delphine de Vigan m'apprend que ses romans sont souvent inspirés de détails autobiographiques et cela paraît être totalement le cas avec Rien ne s'oppose à la nuit, titre joliment poétique et dépressif.  Par l'écriture de ce livre, dans lequel elle se pose elle-même en narratrice, l'auteure réalise une sorte de thérapie personnelle. Elle y évoque plus que largement sa mère, personnage bipolaire et suicidaire, qui a eu une influence non négligeable sur son équilibre psychique. L'avantage d'une telle démarche pour le lecteur est que le récit sonne terriblement juste et le trait n'est en rien trop appuyé. L'inconvénient, en revanche si tant est que cela soit important (ça m'a turlupiné), c'est qu'il est assez malaisé de capter clairement ce qui tient du témoignage et ce qui relève de la fiction. Vendu comme un roman, l'écrivaine parle a priori pourtant bel et bien de sa mère. S'appelait-elle Lucile Poirier ? Est-ce que tout ce qui est écrit est à prendre pour argent comptant malgré une part obligatoire de romanesque ? 

Ce livre, à l'écriture fluide et sans fioritures, possède des qualités addictives sans explication apparente. On se surprend à tourner ses pages les unes après les autres sans envie de s'arrêter alors même qu'il ne déploie pas en soi un suspense haletant. Il s'agit du récit d'une vie que l'on devine vite compliquée mais qui débute presque banalement au sein d'une famille nombreuse. Étrangement, cette première partie m'a totalement séduit. Lucile, troisième enfant sur les neuf que ses parents élèveront, y grandit comme un peu à part des autres. En tout cas, c'est ce que la narratrice veut nous faire croire car chacun ne doit-il pas développer son caractère propre pour surnager dans une large fratrie ? Côtoyer le temps de la moitié d'un roman, ce type de configuration familiale avec ses hauts et ses bas a quelque chose de fascinant. Lorsque les enfants quittent le nid et que les véritables difficultés de Lucile apparaissent au grand jour, j'ai légèrement décroché quand bien même alors c'est le point de vue de sa fille qui devient intéressant.

Ce livre est le récit touchant d'une vie compliquée mais aussi le regard amoureux d'une fille sur sa mère, femme dérangeante et captivante. En retour, la fille s'est su aimée. Du mieux que sa mère a pu ...

Le Livre de Poche - pages 211 et 212

Plus tard dans la conversation que j'écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu'elle m'a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu'elle a hâte de lire le livre. Cela la touchera, pense-t-elle, de lire ma Lucile. Elle précise :
 - Parce que je crois malgré tout qu'elle vous a permis d'entrer dans la vie de plain-pied. Il y a des photos de Lucile d'une douceur, tu sais, dans cette famille, que je ne connais que d'elle.
Alors  je tente d'expliquer ce que je voudrais parvenir à écrire. Au moment où je mène ces entretiens, plusieurs semaines avant de commencer, je n'ai aucune idée de ce qui m'attend. Car c'est exactement ça : je voudrais rendre compte du tumulte, mais aussi de la douceur. Ma voix s'altère, cette fois c'est moi qui faiblis.

5 février 2017

Le secret du mari - Liane Moriarty



Un mal pour un bien

 
Un écrivain femme anglo-saxon, un titre simple et évocateur, un pitch accrocheur ... Cela m'a suffi pour tenter l'aventure de ce roman. Pourtant, au bout de quelques pages, j'ai failli regretté mon choix. Je me plongeais en effet dans une histoire plutôt éloignée de mon inclination naturelle pour les romans "sérieux" même (voire surtout) s'ils abordent des sujets de la vie quotidienne ou des histoires de couple. J'ai soudain craint lire un récit léger et romantique dans le style de Demain est un autre jour que j'ai lu, avec plaisir pourtant, l'été dernier. J'ai évidemment persisté car ces romans ont toujours de toute façon un côté plaisant et addictif qui ne se refuse pas. Au bout du compte, le livre refermé après les derniers mots, je me suis fait la réflexion suivante : Liane Moriarty réussit l'exploit dans son roman  à allier la légèreté évoquée à des enjeux moins frivoles, plus psychologiques, voire dramatiques, le scénario frôlant parfois le thriller sans jamais en prendre la voie. Le secret du mari est efficace, fluide, vivant et émouvant ; il réunit les recettes habituelles du best-seller à l'anglo-saxonne à la croisée de plusieurs genres.

Un secret contenu dans une lettre écrite il y a longtemps par son mari va bouleverser la vie de Cecilia et potentiellement celle de deux autres femmes australiennes dont on ne comprend pas de prime abord le rapport avec elle. Celui-ci apparaîtra pourtant petit à petit même s'il restera plutôt ténu pour l'une d'elle, dont la présence dans la trame s'explique clairement par le besoin pour l'écrivaine d'étoffer son intrigue principale en créant une histoire dans l'histoire. Rassurez-vous, ce secret, aussi bouleversant soit-il, sera mis à jour pour le pire et pour le meilleur, les deux ne faisant parfois qu'un.  Ne dit-on pas "C'est un mal pour un bien" ?

Le Livre de Poche - page 148

Il avait pleuré sous la douche.
Il ne la désirait plus.
Il lui cachait quelque chose.
Une situation pour le moins bizarre et inquiétante qui suscita en elle une certaine satisfaction, voire une impatience grandissante.
Elle serra le frein à main et défit sa ceinture.
"Allons-y", dit-elle à Esther, consciente du plaisir inapproprié qui l'envahissait peu  à peu. Elle venait de prendre une décision. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait une obligation morale d'agir de manière immorale. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre, n'est-ce pas ? Si. C'était tout à fait justifié.
Une fois les filles au lit, elle ferait ce qu'elle brûlait de faire depuis le début. Elle ouvrirait cette satanée lettre.

20 janvier 2017

En l'absence des hommes - Philippe Besson


Amour et patrie


Vincent est un jeune aristocrate de 16 ans. Bien élevé, racé, séduisant, avec "une peau de fille". En cet été 1916, les hommes sont absents, ils sont sur le front du nord et de l'est de la France. Probablement pas pleinement conscient de l'horreur quotidienne des tranchées, il fait sa première sortie dans le beau monde parisien. Il est approché par Marcel Proust, un vieil écrivain "pas joli" qui décide de faire de l'adolescent, qui ne manque pas de maturité, son ami intime. Une relation ambiguë se noue sous les yeux scandalisés de tous. Le même jour, Vincent tombe dans les bras d'Arthur, le fils de la gouvernante, revenu en permission pour quelques jours. Quand cette belle et triste histoire débute, ils sont loin de d'imaginer à quel point ils sont liés les uns aux autres ...

Et pendant ce temps, le lecteur que je suis, comme hypnotisé, déguste avec contentement le récit plein d'élégance du premier roman de Philippe Besson. Une amitié touchante, pleine d'allure, et une passion intense, vécue dans l'urgence. La narration prend la forme d'un dialogue verbal, puis d'une correspondance épistolaire. On ressent la constance de l'écrivain à vouloir choisir les bons mots dans chaque phrase afin que l'émotion jaillisse dans chacune d'elles. Cela fonctionne pour moi. J'ai eu la sensation de vivre de l'intérieur les émotions ressenties par les trois hommes. Il n'est pas étonnant que En l'absence des hommes ait lancé la carrière de Philippe Besson. 



 Julliard - page 32

La guerre est là. Elle a ton visage, Arthur.
Avec toi, Arthur, c'est, en effet, la guerre qui fait irruption dans mon existence désoeuvrée de jeune homme de bonne famille.
Cette irruption est une effraction, une surprise. Je ne suis pas préparé à ça, accueillir l'horreur d'une guerre, la souffrance d'un soldat, la dérive d'un monde.


10 janvier 2017

La faute de l'abbé Mouret - Émile Zola


L'envers du paradis


Le cinquième épisode de la série naturaliste des Rougon-Macquart m'a beaucoup moins emballé que les précédents. Pourtant épaté par la plume brillante d'Émile Zola, je me suis surpris, à de nombreuses reprises, à lutter pour ne pas sauter des passages entiers de La faute de l'abbé Mouret. L'ennui me gagnait alors que je ne voyais pas l'intrigue avancer, ou plutôt décoller. Celle-ci, en effet, se réduit souvent à une sorte de huis-clos entre Serge Mouret, sa jeune maîtresse Albine, la nature luxuriante et un Dieu omniscient. Des pages et des pages de description de l'étouffant paradis qui abrite les amours coupables d'un prêtre de campagne et à peine moins des bonheurs et supplices que lui occasionne la religion. Les interactions des deux héros avec les autres villageois sont peu nombreuses et font, pour le coup, cruellement défaut. Elles auraient pourtant été plus que bienvenues pour donner du relief au récit de cet épisode très contemplatif. La conquête de Plassans ne comportait pas de tels passages et les romans précédents avaient le sujet de leur côté malgré parfois de pleines pages de description (Le ventre de Paris, La Curée...).

Dans La faute de l'abbé Mouret, aucune référence n'est faite au monde extérieur, au reste des familles Rougon et Macquart (sauf l'oncle Pascal) ou aux splendeurs et décadences du Second Empire. Rien n'aide donc le lecteur à tenir la barre, mis à part quelques personnages secondaires qui jalonnent heureusement le roman et qui ont apporté à ma lecture une salutaire bouffée d'oxygène. Par leurs caractères affirmés, ils parviennent à insuffler un peu de vie au drame amoureux d'Albine et Serge, personnages "blancs", plaintifs et lassants. La joyeuse et simple Désirée, la caractérielle et attachante Teuse et l'horrible frère Archangias constituent, à mes yeux, la colonne vertébrale d'un roman qui prend sinon souvent des airs de languissant poème en prose.

La faute de l'abbé Mouret n'en est pas moins exemplaire dans sa structure en triptyque (prêtre exemplaire / prêtre défroqué / prêtre repentant), dans la richesse de la langue, le foisonnement des détails, la critique sous-jacente du petit clergé et le symbolisme qui transpire de l'adaptation libre du couple originel chassé du jardin d'Eden. Malgré l'ennui certain qu'il m'a occasionné, je le classe tout de même parmi les #2 Sorel pour les qualités tout juste énumérées et parce qu'il m'est difficile de mettre moins à un Rougon-Macquart. J'espère qu'il restera le seul de la saga dans ce cas.

Le Livre de Poche - page 370


Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières, demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant, il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr pour laisser ses genoux collés à la dalle pendant que chaque mot d'Albine l'appelait : son cœur allait vers elle, tout son sang se soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée la plus abondante ; ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses veines, et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la chose de Dieu.