19 juillet 2017

Les délices de Tokyo - Durian Sukegawa


Le langage du haricot


Début 2016, sortait sur les écrans français Les délices de Tokyo (titre original あんou An, littéralement "pâte de haricot Azuki"), un film que j'ai loupé malgré mon envie de le voir. Mais je viens en partie de me rattraper ces jours derniers en lisant le roman de l'écrivain japonais Durian Sukegawa (ドリアン・スケガワ) dont le long métrage est adapté. Comme je l'espérais, cette jolie histoire pleine d'humanité s'avale facilement avec plaisir et émotion.

Sentarô travaille courageusement chaque jour pour produire et vendre des dorayaki dans un kiosque de quartier, près d'un cerisier qui rythme les saisons. Ne disposant pas d'un savoir-faire suffisant pour confectionner correctement la pâte de haricot Azuki qu'il doit étaler entre deux pancakes, il s'en fait discrètement livrer de l'industrielle. Lorsque Tokue, une vieille femme au doigts tordus vient lui proposer son aide, il commence par refuser avant de goûter sa pâtisserie et de réaliser que ce serait peut-être une bonne idée de l'embaucher. Mais les bonnes idées ne sont pas forcément les plus faciles à mettre en place ...

Les délices de Tokyo est une fable touchante sur la quête du sens, la valeur du travail, la transmission, l'authenticité, l'humilité, le regard des autres, etc ... Tout un programme qui a l'immense avantage pour le lecteur français de mettre en scène le Japon moderne, entre douceur, pudeur et élégance. J'ai particulièrement apprécié la suavité, qui est une forme de sensualité, du passage sur la préparation de la pâte d'haricot (voir passage ci-après).
   

Le Livre de Poche - pages 33 et 34


A chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu'il baignait dans la vapeur d'eau.
Que regardait-elle donc ? Les haricots azuki subissaient-ils une quelconque transformation ? Sentarô fit lui aussi un pas en avant et examina les haricots disparaissant sous un nuage de vapeur. Mais il ne discerna aucune évolution significative.
La cuillère en bois entre ses mains handicapées, Tokue s'abîmait dans la contemplation. Sentarô observa son profil à la dérobée. Dans la mesure où il travaillait avec elle, allait-il devoir faire preuve de la même ardeur ? Rien que d'y penser, cela le décourageait.
Pourtant, sans savoir pourquoi, Sentarô finit par se laisser fasciner par les haricots dans la bassine en cuivre. Les grains frémissaient dans l'eau de cuisson. Pas un seul n'avait éclaté.


12 juillet 2017

Bonjour tristesse - Françoise Sagan


Au revoir jeunesse


Françoise Sagan fait partie de ces auteurs qui ont laissé dans leur sillage comme une effluve de mystère, une aura de scandale, une impression de mal de vivre qui semblent les positionner à part dans la littérature. Sa réputation de liberté de ton dans ses romans et son affranchissement personnel des conventions me la rende séduisante a priori. Il était donc temps de partir à la découverte de son oeuvre et, logiquement, de commencer par son emblématique premier roman paru en 1954 lorsqu'elle n'avait que 19 ans.

L'héroïne de Bonjour tristesse a 17 ans, à peu près l'âge, j'imagine, de Françoise Sagan au moment de commencer l'écriture d'un roman qui en dit probablement beaucoup sur elle. Cécile est une jeune fille autonome et libérée malgré son enfance en pensionnat. Son père est un Don Juan adorable qui a peur de vieillir et qui la laisse vivre plus ou moins comme bon lui semble. Leur relation paraît aimante, bienveillante et respectueuse et cela m'a plutôt touché même si elle s'exprime en grande partie avec pudeur, à l'instar du passage reproduit ci-dessous. Mais dans une villa du sud de la France, en ce bel été qui commence les pieds dans l'eau, c'est sans compter sur Anne, une femme intelligente et élégante qui surgit de Paris et qui croit bien faire en remettant la fille et le père sur les rails, ceux de la raison et du raisonnable. De son point de vue, liberté, oisiveté ou butinage ne prépare pas un avenir brillant ou une retraite heureuse ...

Françoise Sagan dresse un portrait intéressant de cette famille hors cadre. Le scénario fait basculer Cécile dans un engrenage dangereux que sa jeunesse empêche d'entrevoir clairement. Son indécision et son inconséquence, peut-être le résultat d'une éducation laxiste, mènera à la tragédie. Talent et bon goût chez l'écrivaine font sonner tout ça très juste et de manière concise, directe, sans fioritures, ni excès de bons mots ou de figures de style. 

 

Pocket - page 76


Mon père s'était éloigné, il détestait ce genre de discussions ; dans le chemin, il me prit la main et la garda. C'était une main dure et réconfortante : elle m'avait mouché à mon premier chagrin d'amour, elle avait tenu la mienne dans les moments de tranquillité et de bonheur parfait, elle l'avait serrée furtivement dans les moments de complicité et de fou rire. Cette main sur le volant, ou sur les clefs, le soir, cherchant vainement la serrure, cette main sur l'épaule d'une femme ou sur des cigarettes, cette main ne pouvait plus rien pour moi. Je la serrai très fort. Se tournant vers moi, il me sourit.



28 juin 2017

La vie secrète des arbres - Peter Wohlleben


Rois des forêts


Je déteste l'idée de ne mettre que #2 Sorel à ce livre qui en vaut objectivement bien plus tant l'approche inédite de l'auteur, forestier allemand bien renseigné, est enrichissante. L'angle, ici, n'est pas anthropocentré. L'auteur rappelle même que l'Homme a grandement tendance à compliquer la vie des arbres et propose une vision qui rend justice au monde végétal face au règne animal, qu'on a tendance à considérer supérieur de par l'existence (souvent) d'un cerveau et d'une capacité (générale) au déplacement rapide. La grande idée du livre est d'expliquer en quoi les arbres sont des êtres développés et complexes malgré leur croissance lente et leur interaction limitée avec nous. L'interaction avec leur environnement le plus immédiat (congénères, champignons et insectes en tête) est en revanche considérable et parfois assez surprenante à lire, puisque tout homo sapiens non-initié est loin de se douter, en ouvrant un tel essai de vulgarisation, de ce qui se passe autour de lui lorsqu'il se promène en forêt. Et bien sûr, la science est encore loin du compte. Elle a du pain sur la planche pour espérer un jour connaître tous les secrets de nos amis champions de la photosynthèse.

Si mon avis est somme toute assez mitigé c'est parce que j'ai toujours noté les livres lus, non pas pour la valeur intrinsèque que j'aurais cru déceler chez eux mais pour le plaisir ressenti au moment de leur lecture. Après deux premiers chapitres poétiques et bucoliques, La vie secrète des arbres fait étalage d'une grande quantité d'informations intéressantes en soi mais qui, au bout d'un moment, submerge le lecteur, le lasse et le perd. Au point de lui faire sauter des paragraphes entiers, les plus techniques, pour tenter d'intercepter à la volée une information un peu plus récréative qu'il pourrait éventuellement replacer le lendemain matin à la machine à café.

Il y en a heureusement quelques unes. J'ai particulièrement aimé le passage (voir paragraphe joint) qui propose une explication séduisante au sentiment de bien-être que je ressens sous le couvert d'une forêt de feuillus, plus flagrant en tout cas qu'au milieu de n'importe quel paysage extérieur à ciel ouvert, aussi à couper le souffle soit-il. J'ai toujours mis cela sur le compte de l'ombre protectrice et rafraichissante du sous-bois, mais peut-être y a-t-il en moi quelque chose qui subsiste de l'homme préhistorique. 😊
     

Les Arènes - page 232


Les arbres déclenchent alors leur système de défense chimique pour appeler à l'aide, et quantité de messages olfactifs circulent et se télescopent parmi les houppiers. Nous en aspirons une petite partie à chaque bouffée d'air forestier qui pénètre dans nos poumons. Serait-il possible que nous enregistrions inconsciemment l'état d'alerte des arbres ? Les forêts en danger sont des milieux instables peu propices à être colonisés par l'homme. Lorsque l'on sait que nos ancêtres de l'âge de pierre étaient constamment en quête d'un gîte idéal, il n'est pas absurde d'imaginer que nous soyons capables de percevoir intuitivement l'état de notre environnement et décidions du choix de nos lieux de vie en fonction de ce que nous enregistrons. Du reste, selon certaines observations scientifiques, notre pression artérielle augmenterait dans les forêts de conifères et baisserait dans les forêts de chênes. Faites le test et jugez par vous-même dans quel type de forêts vous vous sentez le mieux.


7 juin 2017

"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson


Barbezieux, 1984


Le dernier ouvrage en date de Philippe Besson est officiellement estampillé roman mais ressemble pourtant davantage à un récit autobiographique des prémices amoureux, sensuels et sexuels de l'écrivain lui-même. A moins que sous couvert de vouloir nous raconter pour une fois la vérité (comme il le confie sur la quatrième de couverture), l'inattendu titre de "Arrête avec tes mensonges" ne nous avertisse tout simplement d'une supercherie. Pourtant elle serait bien grosse, la supercherie. Je préfère voter pour une vérité sans concession sur le fond mais probablement idéalisée, glamourisée pour les besoins de l'édition et pour l'image de l'auteur. Seul lui le sait.

Il est presque indispensable de lire quelques uns des inspirants romans précédents de Monsieur Besson avant de se plonger dans ses émois d'adolescent et sa stupeur d'adulte dont il parle si bien ici. En ayant pleinement capturé l'essence de son travail, on ne peut que se laisser cueillir par l'ingénuité de son premier amour. J'ai lu l'ouvrage la gorge serrée, saisi à chaque page par l'émotion provenant de la beauté des circonstances, la justesse des mots, les références d'une époque et le souvenir de mon propre chemin tracé à ma façon.
    

Julliard - page 57

Je découvre la morsure de l'attente. Parce qu'il y a ce refus de s'avouer vaincu, de croire que c'est sans lendemain, que ça ne se reproduira pas. Je me persuade qu'il accomplira un geste dans ma direction, que c'est impossible autrement, que la mémoire des corps emmêlés vaincra sa résistance. Je me dis que ce n'était pas seulement une histoire de corps, mais de nécessité. Qu'on ne lutte pas contre la nécessité. Ou, si on lutte, elle finit par avoir raison de vous.




31 mai 2017

Les lisières - Olivier Adam


"Nos vies périphériques, nos combats ordinaires ..."


Cela fait quelques années maintenant qu'Olivier Adam balise mes lectures de loin en loin. Rien de tel qu'un de ses romans lorsque l'envie me prend de plonger dans une écriture désenchantée et cafardeuse qui flatte ma nature mélancolique. Cette partie de moi que je ne peux pas nier est à nouveau bien servie avec Les lisières.

Paul, écrivain torturé et largement à côté de ses pompes, se débat le mieux qu'il peut alors que ses angoisses, davantage au repos ces dernières années, refont surface suite au départ de sa femme, à la séparation d'avec ses enfants et au brusque coup de vieux de ses parents, qu'il regardait jusque là vivre de loin tant le souvenir de son enfance est inconfortable. Réfugié en Bretagne où la mer le "lave", il est obligé de faire un retour en arrière sur son passé dans sa ville natale (et dortoir) située aux lisières de Paris. Il n'en faut pas plus pour y trouver une métaphore sur sa vie, qu'il vit perpétuellement à la périphérie comme s'il n'était jamais vraiment dedans. Olivier Adam fait de Paul le narrateur de son roman et rend ainsi possible l'empathie du lecteur à son encontre malgré l'antipathie suscitée chez les autres du fait d'un comportement jugé égoïste.

Par rapport au roman précédent Les vents contraires, aux larges points communs avec celui-ci, apparaît un nouvel aspect surprenant : le positionnement politique très à gauche de l'écrivain à travers les emportements de son héros. C'est intéressant mais jusqu'à un certain point, je dirais, car il est rabâché tout le roman avec un pessimisme assez remarquable. Chez Adam, la France est systématiquement et violemment scindée en deux camps irréconciliables : Paris/banlieue, riches/pauvres, intellos/manuels et surtout droite/gauche à un point tel qu'on se demande comment on arrive encore à vivre ensemble. Bah justement en vivant simplement les uns à côté des autres sans se comprendre, comme si on ne pouvait pas, sur certains points en tout cas, se rejoindre et ne pas ressentir un mépris réciproque.

Malgré le marasme psychologique de chaque page, l'écrivain parvient à me scotcher à ses lignes et les notes positives et d'espoir qui pointent ici et là, même si elles sont faiblardes, rendent à mes yeux la trajectoire de Paul belle et touchante.
   

J'ai Lu - pages 235 et 236

- Ah toi aussi tu t'y es mis ?
- A quoi ?
- A voir des bobos partout. Qu'est-ce que tu leur reproches exactement, aux bobos ? De manger des sushis ? De voter à gauche ? D'être écolos ? D'avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama  ? De trier leur déchets ? D'aller voir des films en VO ? De s'en battre les couilles de l'identité française ? De ne pas avoir peur des Noirs et des Arabes ? C'est quoi le problème ?





11 mai 2017

Une autre vie - S.J. Watson


Quelques nuances de griserie


S.J. Watson est un écrivain masculin qui, dans ses deux romans, se met apparemment aisément dans la peau des femmes. Le tout premier Avant d'aller dormir avait été un coup de maître lu dans le monde entier et adapté au cinéma. L'idée de départ en était particulièrement bonne. Pour ce deuxième livre, l'auteur britannique n'arrive pas à faire aussi bien. L'accroche est plus classique, moins originale. Julia, son héroïne londonienne trentenaire, est dévastée par l'assassinat de sa soeur Kate dans une rue anonyme de Paris. En espérant mettre la police sur une piste, elle décide de marcher dans les pas de Kate en s'inscrivant sur le site de rencontre qu'elle fréquentait sur internet. Julia sera rapidement prisonnière d'un périlleux engrenage dont elle n'aura conscience que petit à petit ...

Dans les premières pages, j'ai bien cru me plonger dans un polar avec enquête policière et éventuel tueur en série à la clé mais j'ai vite compris que l'intrigue était plus personnelle. Ce thriller psychologique se révèle être une sorte de descente aux enfers à la manière de Douglas Kennedy. Un bon point pour le roman, sauf que n'est pas l'écrivain américain qui veut. S.J. Watson écrit bien, n'ennuie jamais, fidélise le lecteur mais n'a pas la même finesse pour dresser le portrait intime de son personnage, analyser ses ressorts inconscients et disséquer son environnement. Mais peu importe car la plus grande partie de l'histoire m'a diverti à l'exception de la fin peut-être. Même si le mobile m'a surpris, j'ai vu arriver le coupable avec ses gros sabots. Et puis il y  a le dénouement ... plutôt déconcertant. Y aurait-il une suite ?
   

Pocket - page 253


Je suis meurtrie, quand je me réveille. Je sens encore ses doigts sur moi, ses mains.
Pourtant, c'est une douleur qui me rend vivante. C'est quelque chose, au moins, quelque chose de mieux que cette autre douleur, celle qui me donne envie de mourir.
Je me lève pour aller aux toilettes. Devant la porte de Connor, je marque une pause et je tends l'oreille. Me parvient le bruit assourdi d'une musique, l'alarme de son radio-réveil. Je m'apprête à frapper, puis je renonce. Il est tôt. Il va bien. Nous allons tous bien.

20 avril 2017

La dernière nuit du Raïs - Yasmina Khadra


Un homme déjà mort


C'est en apercevant Yasmina Khadra au salon du livre de Paris que j'ai eu envie de lire cet auteur algérien francophone à la notoriété certaine et dont l'un des romans a immédiatement attiré mon attention. Comme son nom l'indique, La dernière nuit du Raïs retrace les dernières heures de Mouammar Kadhafi avant son lynchage par la population libyenne dans la matinée du 20 octobre 2011. Le choix de l'auteur a été de laisser le dictateur et "frère guide" de la Libye depuis 1969 s'exprimer à la première personne du singulier et c'est ce qui est intéressant dans ce court roman qui nous plonge ainsi dans la psychologie supposée d'un homme complexe, intimement persuadé du bien fondé de son autoritarisme trop souvent arbitraire.

Au cours de cette dernière nuit, après 42 années de toute puissance et une révolte populaire qui l'a fait fuir de Tripoli, il se terre avec sa garde rapprochée dans une maison anonyme de Syrte. Il fait le point sur sa situation plus qu'inconfortable, revient sur son passé, ses choix et ses frustrations d'enfant et de jeune adulte qui le poussèrent à prendre une revanche sur la vie. Il dresse en quelque sorte une forme de bilan sans remise en question ni véritable prise de recul. Ce n'est en rien un récit chronologique de son parcours et encore moins celui de son arrivée au pouvoir, aucunement relatée ici, ce qui aurait pu alors s'apparenter à une biographie déguisée. Il s'agit plutôt d'une sorte d'album photos réunissant quelques clichés des moments de vie décisifs et certains présentant certains traits de sa personnalité complexe, celle qui le poussera à toutes les audaces et les exagérations.

Au milieu de toutes ces considérations, quelques échanges saisissants avec son entourage militaire viennent intelligemment se faire entendre dans ce qui reste bien sûr une fiction quand bien même elle est basée sur une bonne dose de réalité et des faits plus ou moins avérés. La plume poétique et imagée de Yasmina Khadra finit de  mettre en valeur ce témoignage théorique, cette introspection d'un homme déjà mort.

Pocket - page 81

Je suis fou de rage. Cette larve de Mansour a osé porter la main sur moi. J'ai fait exécuter des proches pour moins que ça. Mes geôles pullulent d'indélicats, de suspects, de mécontents, d'imprudents, de gens qui ont eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne tolère pas que l'on discute mes ordres, que l'on remette en question mes jugements, que l'on fasse la moue devant moi. Ce que je dis est parole d'Évangile, ce que je pense est présage. Qui ne m'écoute pas est sourd, qui doute de moi est damné. Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite.

6 avril 2017

Sa majesté des mouches - William Golding


Têtes de cochon


Sa majesté des mouches est une effrayante parabole sur la nature humaine, la reconstitution à petite échelle de notre société grégaire avec ses travers individualistes. Ralph en est le leader naturel, Jack, le guerrier, Porcinet, l'intellectuel, Simon, le mystique, et il y a les autres, le reste de la foule. Ceux qui sont proches du soleil ont droit à un prénom : Sam, Erick, Roger ... Les petits, eux, comptent pour du beurre. Peut-être que si j'avais compris cela dès le début du roman, au lieu de focaliser sur son premier et naïf aspect "Robinson Crusoé" version moins de 18 ans, je l'aurais abordé différemment et me serais davantage imprégné des enjeux et de la morale de l'histoire. A mes yeux, le roman datant des années cinquante a vieilli, il manque de modernité, de crédibilité (ou du moins d'explications) et aussi de fluidité dans ses dialogues (une tentative de l'écrivain pour refléter le langage inexpérimenté et confus de pré-adolescents ?).

 

A la suite du crash de leur avion, une bande de collégiens anglais de 6 à 12 ans se retrouvent livrés à eux-mêmes sur une île déserte. Sans adulte autour d'eux, ils doivent s'organiser pour ne pas finir en "sauvages" et veiller à entretenir une fumée pour alerter les bateaux de passage au large. Mais, presque logiquement, la situation partira petit à petit  à vau-l'eau. Chaque gamin aura en effet sa propre vision des choix les plus rationnels ou en tout cas de ceux qui lui permettront de tirer son épingle du jeu. De par leur nature d'être humain et de par leur éducation, ils reproduiront les schémas ancestraux de leurs semblables, avec notamment l'émergence d'une superstition qui, on le devine, pourrait prendre à terme la forme d'une religion embryonnaire (d'où le titre Sa majesté des mouches).


C'est aux deux tiers du livre peut-être, lorsque l'action s'affole, que les enjeux dramatiques montent d'un cran et que l'empathie pour des personnages comme Ralph ou Porcinet est à son paroxysme, que la lecture m'a enfin totalement embarqué.


Folio - pages 207 et 208

Faire rien qu'un feu ordinaire. On devrait être capable de faire ça quand même, hein ? Rien qu'une colonne de fumée pour alerter et qu'on envoie des secours. Sommes-nous des sauvages, ou quoi ? Mais nous n'avons plus de signal. Des bateaux peuvent passer. Vous vous rappelez le jour où il est allé à la chasse, que le feu s'est éteint et qu'un bateau est passé ? Et ils croient tous qu'il vaut mieux comme chef. Puis il y a eu le... la... et c'est sa faute aussi. Sans lui ça ne serait jamais arrivé.

23 mars 2017

Napoléon II - Jean Tulard


"Ma naissance et ma mort, voilà toute mon histoire"


Jean Tulard nous propose une intéressante biographie de l'héritier du Premier Empire qui régna sur la France de manière purement théorique pendant deux semaines après les Cent-jours de son père en 1815. Napoléon II a alors 4 ans, il est retenu à Vienne et se fera rapidement ravir le trône par Louis XVIII. Je connaissais bien sûr l'existence du roi de Rome, malheureux fils de l'empereur des Français, mais pas vraiment son véritable sort, le croyant même mort beaucoup plus jeune d'une quelconque maladie infantile. Il a tout de même vécu vingt et un ans, baigné dans la culture germano-autrichienne et malgré tout bercé par le souvenir de son glorieux père français. Les bonapartistes français ont longtemps espéré son retour sur le devant de la scène à l'occasion de complots ou de la révolution de 1830 mais, lui, menotté (au sens figuré) par son grand-père empereur d'Autriche, et probablement par manque d'ambition et d'audace, n'a pas vu sa chance passer avant son décès dû à la tuberculose en 1832.

Napoléon II nous fait le récit de la vie finalement peu mouvementée de l'Aiglon et nous raconte sa légende née de l'image romantique d'un jeune homme frêle et pâle, cloîtré à Schönbrunn. L'auteur historien tente aussi de reconstituer les évènements et les différentes crises politiques autour desquels le destin du jeune prince se joua, quitte à passer un peu vite sur certaines explications qui, par leurs raccourcis,  m'ont parfois paru incomplètes et peu claires. Mais je suppose qu'en raconter davantage aurait éloigné le lecteur du sujet de l'ouvrage : le destin  de l'enfant déchu de Napoléon.
   

Fayard - page 123 et 124

C'est l'éducation normale d'un prince de la maison des Habsbourg que reçoit le fils de Napoléon. Il n'y a aucune trace d'une germanisation à outrance et en aucune façon volonté de l'abrutir, bien au contraire. Les premiers embarras dissipés quant à son passé, on compte sur le temps pour favoriser l'oubli.
Reste la surveillance exercée sur lui et l'impossibilité pour l'enfant de vivre normalement auprès de sa mère à Parme.



9 mars 2017

Son frère - Philippe Besson


Frat-éternel


Thomas se meurt. Son frère Lucas, le narrateur, se tient à ses côtés au cours des derniers mois de sa maladie du sang. D'abord à l'hôpital puis dans la maison familiale de l'île de Ré, Thomas ne souhaite que la compagnie de Lucas pour l'accompagner dans sa lente déchéance qui lui paraît inéluctable. Le titre de ce court et intense roman est plein de justesse puisqu'il illustre de façon froide, extérieure, un peu désincarnée, la place des deux frères au centre du roman, les liant à jamais l'un à l'autre malgré le mal implacable qui les séparera physiquement.

C'est fou comme j'aime les mots de Philippe Besson. J'aime leur poésie rude, empreinte de tristesse et de douleur. Ils tergiversent peu, vont droit au but, ne cachent rien de l'indicible. Les examens médicaux humiliants et douloureux, la déchéance physique due à la médication, l'attente interminable dans l'ignorance, l'indélicatesse du corps médical et de la famille ... rien n'est épargné à Thomas et, par ricochet, à Lucas et donc au lecteur. Pourtant, est-ce une mélancolie morbide de ma part qui en est la cause ?, il y a quelque chose de confortable dans la manière de l'écrivain d'exprimer toute l'horreur de la situation, en l'enveloppant d'une douillette mélancolie, d'un drap de langueur à l'image des toutes premières phrases du roman (citation ci-dessous).

Le tout relatif rebondissement du vieux monsieur bavard sur le banc, "déchiré de rides, et lui aussi d'une maigreur effrayante", donne un supplément d'âme, s'il en fallait, au récit et donc au petit bijou de littérature qu'est Son frère.
  

10/18 - page 11

Thomas meurt.
Thomas accepte de mourir. C'est ici, dans la maison de Saint-Clément, la maison de l'enfance, qu'il choisit d'attendre de mourir. Je suis auprès de lui. C'est encore l'été. J'ignorais qu'on pouvait mourir en été.
Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu'il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c'est seulement ainsi qu'elle pouvait se sentir sur son terrain. Je découvre qu'elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. Je songe que Thomas l'accueillera en pleine lumière.  
Je croyais que cela commencerait par un engourdissement des membres, une contraction et qu'il y aurait soudain une urgence, une précipitation, une violence. Mais non : c'est la nonchalance, une sorte de vacance, une lenteur, un renoncement dans la chaleur. Une chaleur jaune et vibrante.



28 février 2017

Rien ne s'oppose à la nuit - Delphine de Vigan


"et j'ai fait de mon mieux possible, croyez-le"


Le peu que je sais sur Delphine de Vigan m'apprend que ses romans sont souvent inspirés de détails autobiographiques et cela paraît être totalement le cas avec Rien ne s'oppose à la nuit, titre joliment poétique et dépressif.  Par l'écriture de ce livre, dans lequel elle se pose elle-même en narratrice, l'auteure réalise une sorte de thérapie personnelle. Elle y évoque plus que largement sa mère, personnage bipolaire et suicidaire, qui a eu une influence non négligeable sur son équilibre psychique. L'avantage d'une telle démarche pour le lecteur est que le récit sonne terriblement juste et le trait n'est en rien trop appuyé. L'inconvénient, en revanche si tant est que cela soit important (ça m'a turlupiné), c'est qu'il est assez malaisé de capter clairement ce qui tient du témoignage et ce qui relève de la fiction. Vendu comme un roman, l'écrivaine parle a priori pourtant bel et bien de sa mère. S'appelait-elle Lucile Poirier ? Est-ce que tout ce qui est écrit est à prendre pour argent comptant malgré une part obligatoire de romanesque ? 

Ce livre, à l'écriture fluide et sans fioritures, possède des qualités addictives sans explication apparente. On se surprend à tourner ses pages les unes après les autres sans envie de s'arrêter alors même qu'il ne déploie pas en soi un suspense haletant. Il s'agit du récit d'une vie que l'on devine vite compliquée mais qui débute presque banalement au sein d'une famille nombreuse. Étrangement, cette première partie m'a totalement séduit. Lucile, troisième enfant sur les neuf que ses parents élèveront, y grandit comme un peu à part des autres. En tout cas, c'est ce que la narratrice veut nous faire croire car chacun ne doit-il pas développer son caractère propre pour surnager dans une large fratrie ? Côtoyer le temps de la moitié d'un roman, ce type de configuration familiale avec ses hauts et ses bas a quelque chose de fascinant. Lorsque les enfants quittent le nid et que les véritables difficultés de Lucile apparaissent au grand jour, j'ai légèrement décroché quand bien même alors c'est le point de vue de sa fille qui devient intéressant.

Ce livre est le récit touchant d'une vie compliquée mais aussi le regard amoureux d'une fille sur sa mère, femme dérangeante et captivante. En retour, la fille s'est su aimée. Du mieux que sa mère a pu ...

Le Livre de Poche - pages 211 et 212

Plus tard dans la conversation que j'écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu'elle m'a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu'elle a hâte de lire le livre. Cela la touchera, pense-t-elle, de lire ma Lucile. Elle précise :
 - Parce que je crois malgré tout qu'elle vous a permis d'entrer dans la vie de plain-pied. Il y a des photos de Lucile d'une douceur, tu sais, dans cette famille, que je ne connais que d'elle.
Alors  je tente d'expliquer ce que je voudrais parvenir à écrire. Au moment où je mène ces entretiens, plusieurs semaines avant de commencer, je n'ai aucune idée de ce qui m'attend. Car c'est exactement ça : je voudrais rendre compte du tumulte, mais aussi de la douceur. Ma voix s'altère, cette fois c'est moi qui faiblis.

5 février 2017

Le secret du mari - Liane Moriarty



Un mal pour un bien

 
Un écrivain femme anglo-saxon, un titre simple et évocateur, un pitch accrocheur ... Cela m'a suffi pour tenter l'aventure de ce roman. Pourtant, au bout de quelques pages, j'ai failli regretté mon choix. Je me plongeais en effet dans une histoire plutôt éloignée de mon inclination naturelle pour les romans "sérieux" même (voire surtout) s'ils abordent des sujets de la vie quotidienne ou des histoires de couple. J'ai soudain craint lire un récit léger et romantique dans le style de Demain est un autre jour que j'ai lu, avec plaisir pourtant, l'été dernier. J'ai évidemment persisté car ces romans ont toujours de toute façon un côté plaisant et addictif qui ne se refuse pas. Au bout du compte, le livre refermé après les derniers mots, je me suis fait la réflexion suivante : Liane Moriarty réussit l'exploit dans son roman  à allier la légèreté évoquée à des enjeux moins frivoles, plus psychologiques, voire dramatiques, le scénario frôlant parfois le thriller sans jamais en prendre la voie. Le secret du mari est efficace, fluide, vivant et émouvant ; il réunit les recettes habituelles du best-seller à l'anglo-saxonne à la croisée de plusieurs genres.

Un secret contenu dans une lettre écrite il y a longtemps par son mari va bouleverser la vie de Cecilia et potentiellement celle de deux autres femmes australiennes dont on ne comprend pas de prime abord le rapport avec elle. Celui-ci apparaîtra pourtant petit à petit même s'il restera plutôt ténu pour l'une d'elle, dont la présence dans la trame s'explique clairement par le besoin pour l'écrivaine d'étoffer son intrigue principale en créant une histoire dans l'histoire. Rassurez-vous, ce secret, aussi bouleversant soit-il, sera mis à jour pour le pire et pour le meilleur, les deux ne faisant parfois qu'un.  Ne dit-on pas "C'est un mal pour un bien" ?

Le Livre de Poche - page 148

Il avait pleuré sous la douche.
Il ne la désirait plus.
Il lui cachait quelque chose.
Une situation pour le moins bizarre et inquiétante qui suscita en elle une certaine satisfaction, voire une impatience grandissante.
Elle serra le frein à main et défit sa ceinture.
"Allons-y", dit-elle à Esther, consciente du plaisir inapproprié qui l'envahissait peu  à peu. Elle venait de prendre une décision. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait une obligation morale d'agir de manière immorale. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre, n'est-ce pas ? Si. C'était tout à fait justifié.
Une fois les filles au lit, elle ferait ce qu'elle brûlait de faire depuis le début. Elle ouvrirait cette satanée lettre.

20 janvier 2017

En l'absence des hommes - Philippe Besson


Amour et patrie


Vincent est un jeune aristocrate de 16 ans. Bien élevé, racé, séduisant, avec "une peau de fille". En cet été 1916, les hommes sont absents, ils sont sur le front du nord et de l'est de la France. Probablement pas pleinement conscient de l'horreur quotidienne des tranchées, il fait sa première sortie dans le beau monde parisien. Il est approché par Marcel Proust, un vieil écrivain "pas joli" qui décide de faire de l'adolescent, qui ne manque pas de maturité, son ami intime. Une relation ambiguë se noue sous les yeux scandalisés de tous. Le même jour, Vincent tombe dans les bras d'Arthur, le fils de la gouvernante, revenu en permission pour quelques jours. Quand cette belle et triste histoire débute, ils sont loin de d'imaginer à quel point ils sont liés les uns aux autres ...

Et pendant ce temps, le lecteur que je suis, comme hypnotisé, déguste avec contentement le récit plein d'élégance du premier roman de Philippe Besson. Une amitié touchante, pleine d'allure, et une passion intense, vécue dans l'urgence. La narration prend la forme d'un dialogue verbal, puis d'une correspondance épistolaire. On ressent la constance de l'écrivain à vouloir choisir les bons mots dans chaque phrase afin que l'émotion jaillisse dans chacune d'elles. Cela fonctionne pour moi. J'ai eu la sensation de vivre de l'intérieur les émotions ressenties par les trois hommes. Il n'est pas étonnant que En l'absence des hommes ait lancé la carrière de Philippe Besson. 



 Julliard - page 32

La guerre est là. Elle a ton visage, Arthur.
Avec toi, Arthur, c'est, en effet, la guerre qui fait irruption dans mon existence désoeuvrée de jeune homme de bonne famille.
Cette irruption est une effraction, une surprise. Je ne suis pas préparé à ça, accueillir l'horreur d'une guerre, la souffrance d'un soldat, la dérive d'un monde.


10 janvier 2017

La faute de l'abbé Mouret - Émile Zola


L'envers du paradis


Le cinquième épisode de la série naturaliste des Rougon-Macquart m'a beaucoup moins emballé que les précédents. Pourtant épaté par la plume brillante d'Émile Zola, je me suis surpris, à de nombreuses reprises, à lutter pour ne pas sauter des passages entiers de La faute de l'abbé Mouret. L'ennui me gagnait alors que je ne voyais pas l'intrigue avancer, ou plutôt décoller. Celle-ci, en effet, se réduit souvent à une sorte de huis-clos entre Serge Mouret, sa jeune maîtresse Albine, la nature luxuriante et un Dieu omniscient. Des pages et des pages de description de l'étouffant paradis qui abrite les amours coupables d'un prêtre de campagne et à peine moins des bonheurs et supplices que lui occasionne la religion. Les interactions des deux héros avec les autres villageois sont peu nombreuses et font, pour le coup, cruellement défaut. Elles auraient pourtant été plus que bienvenues pour donner du relief au récit de cet épisode très contemplatif. La conquête de Plassans ne comportait pas de tels passages et les romans précédents avaient le sujet de leur côté malgré parfois de pleines pages de description (Le ventre de Paris, La Curée...).

Dans La faute de l'abbé Mouret, aucune référence n'est faite au monde extérieur, au reste des familles Rougon et Macquart (sauf l'oncle Pascal) ou aux splendeurs et décadences du Second Empire. Rien n'aide donc le lecteur à tenir la barre, mis à part quelques personnages secondaires qui jalonnent heureusement le roman et qui ont apporté à ma lecture une salutaire bouffée d'oxygène. Par leurs caractères affirmés, ils parviennent à insuffler un peu de vie au drame amoureux d'Albine et Serge, personnages "blancs", plaintifs et lassants. La joyeuse et simple Désirée, la caractérielle et attachante Teuse et l'horrible frère Archangias constituent, à mes yeux, la colonne vertébrale d'un roman qui prend sinon souvent des airs de languissant poème en prose.

La faute de l'abbé Mouret n'en est pas moins exemplaire dans sa structure en triptyque (prêtre exemplaire / prêtre défroqué / prêtre repentant), dans la richesse de la langue, le foisonnement des détails, la critique sous-jacente du petit clergé et le symbolisme qui transpire de l'adaptation libre du couple originel chassé du jardin d'Eden. Malgré l'ennui certain qu'il m'a occasionné, je le classe tout de même parmi les #2 Sorel pour les qualités tout juste énumérées et parce qu'il m'est difficile de mettre moins à un Rougon-Macquart. J'espère qu'il restera le seul de la saga dans ce cas.

Le Livre de Poche - page 370


Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières, demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant, il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr pour laisser ses genoux collés à la dalle pendant que chaque mot d'Albine l'appelait : son cœur allait vers elle, tout son sang se soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée la plus abondante ; ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses veines, et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la chose de Dieu.

8 décembre 2016

Le Paris d'Haussmann - Patrice de Moncan


Paris gagné, Paris perdu


Quelques années après avoir lu la biographie du baron Haussmann de Michel Carmona, j'ai pris beaucoup de plaisir à parcourir ce bel ouvrage consacré au grand chamboulement urbanistique que connut Paris entre 1853 et les années 1870, c'est à dire au cours du Second Empire et encore un peu après au début de la Troisième République malgré l'abdication de Napoléon III, le grand ordonnateur de ces travaux. Alors que le livre de Carmona mettait bien sûr l'accent sur la vie bien remplie et l'oeuvre conséquente du préfet de la Seine, celui de Patrice de Moncan se focalise uniquement sur la transformation de Paris à proprement parler avec photos, gravures et croquis à l'appui. Et le point fort de Paris sous Haussmann, qui a le format d'un épais fascicule illustré, est qu'il est structuré en chapitres bien délimités exposant les différents étapes et angles des travaux qui modifièrent énormément la physionomie de la capitale française : l'insalubrité du vieux Paris, la vision de Napoléon III, les différentes phases d'avancement, le financement, les grands axes, les boulevards, les places monumentales, les immeubles dits haussmanniens, mais aussi les marchés, les théâtres, les écoles, les églises, les parcs, l'adduction de l'eau, les égouts, les trottoirs, le mobilier urbain, les transports en commun etc...

L'auteur a de toute évidence une très bonne opinion de ce Paris redessiné et défend clairement le bilan de cette administration qui sortit la ville de son asphyxie au prix d'un énorme chantier qui profita à moyen terme à de nombreux parisiens, riches et pauvres. Mais il a également l'intelligence de prendre en considération l'opinion des détracteurs qui étaient nombreux à s'indigner, à l'idée de voir disparaître le vieux Paris ou tout simplement pour des raisons d'opposition politique. A cette lecture, j'ai réalisé, par exemple, à quel point l'île de la Cité fut remodelée et pas forcément pour le meilleur. L'étroite partie nord-est de l'île et la charmante place Dauphine à l'ouest mises à part, les petites rues résidentielles, certes des taudis à l'époque, comme on en trouve encore sur l'île Saint-Louis, ont été rasées pour laisser la place à de colossaux bâtiments (Hôtel-Dieu, Préfecture de Police, Palais de justice qui dissimule la Sainte-Chapelle, etc ...) qui, malgré leur beauté intrinsèque, ont vidé de sa population le cœur de Lutèce - c'est à cet endroit que fut bâtie la toute première enceinte défensive à l'époque gallo-romaine - pour en faire le centre administratif imposant et plutôt froid que l'on connaît maintenant.



Les Éditions du Mécène - page 27

Si Paris transformé par le baron Haussmann n'est pas une ville utopique, ce n'en est pas moins une ville rêvée. Ville rêvée par Napoléon III comme par l'ensemble des Parisiens qui étouffaient dans leurs rues étroites , sans lumières et sans arbres, sans parcs ni jardins publics, et dont certains des quartiers étaient dans un état de délabrement total [...]
Le Paris imaginé par Napoléon III est une ville organisée, saine, où la population respire à nouveau, où des avenues et des boulevards larges relient facilement ses différents pôles d'attraction, où les plus démunis vivent dans des conditions décentes, où le commerce et l'industrie s'épanouissent librement en donnant à chacun de l'ouvrage.


17 novembre 2016

Le jour où j'ai appris à vivre - Laurent Gounelle



Le jour où je me suis vu mourir


Plus je progressais dans Le jour où j'ai appris à vivre, plus la déception me gagnait. Avant de l'entamer, je m'attendais naïvement à un roman ressemblant davantage à Les dieux voyagent toujours incognito, le très réussi deuxième roman de Laurent Gounelle, plutôt qu'à son tout premier, L'homme qu voulait être heureux, un roman initiatique, qu'au demeurant j'ai su apprécier à l'époque, mais dont l'intrigue assez indigente n'était que le prétexte à placer quelques pistes d'amélioration de la connaissance de soi. Ici, rebelote, le roman est une accumulation de recettes offertes au lecteur pour l'encourager à atteindre le bonheur avant de passer l'arme à gauche. Le héros Jonathan, jeune américain sympathique (oui, pourquoi ne pas se faire plaisir en plaçant l'intrigue en Californie ?), croise le chemin d'une diseuse de bonne aventure qui lui annonce que son temps est compté. Ce sera, vous vous l'imaginez bien, un électrochoc salutaire pour ce commercial mal dans ses baskets. Il va remettre en cause sa manière de vivre pour profiter au mieux du temps qui lui reste, ou en tous cas pour vivre une vie davantage en adéquation avec ses aspirations les plus profondes. En schématisant : être heureux, et rendre les gens autour de lui heureux, en tendant tout son être vers la paix et l'épanouissement intérieur.

L'écriture d'un roman est évidemment une excellente initiative. Les idées évoquées sont nobles et c'est pourquoi elles auraient mérité un plus bel écrin, un canevas scénaristique à la hauteur de l'enjeu, autour d'une galerie de personnages moins caricaturaux. Les conseils prodigués auraient infusé avec subtilité dans une histoire plus crédible, davantage construite. J'ai eu clairement la sensation que l'auteur n'avait eu aucune inspiration, ou en tout cas aucune envie de se compliquer la vie, l'objectif étant uniquement de faire passer le message. Dans ce cas, la mission est accomplie et le livre, écrit simplement et convenablement, doit pouvoir se trouver facilement dans le rayon de développement personnel de toute bonne librairie.
     

Folio - page 62


Il voulait trouver le moyen de retenir le temps. Quand il était gamin, un simple après-midi lui semblait long, très long. Mais adulte, la vie filait à toute allure ; chaque année semblait plus courte que la précédente. D’ailleurs, un ami physicien le lui avait dit : en termes de perception, on atteint la moitié de sa vie à l’âge de seize ans.
 

31 octobre 2016

Riquet à la houppe - Amélie Nothomb


C'est quoi ce troll ?


Amélie Nothomb se lit vite et bien. Sauf erreur de ma part, y compris Riquet à la houppe, j'ai lu 21 de ses 25 romans. Ceux sur lesquels j'ai fait l'impasse sont ses derniers car, malgré un indéniable talent d'écriture, j'étais arrivé à saturation de sa courte littérature aux scénarios bien trop embryonnaires. Riquet à la houppe, lui, m'est accidentellement tombé dans les mains et je n'ai pas résisté : je l'ai lu vite et bien. Est-ce que mes sensations ont récupéré une certaine virginité après quelques années d'abstinence ou s'agit-il simplement d'un bon cru ? Le style Nothomb est toujours un véritable petit régal. Quelques pages au début du roman sont particulièrement brillantes : la pensée narrative y est confiée au nourrisson Déodat qui, du haut de son couffin, constate et analyse finement ce qui l'entoure avec une construction bien au-dessus de son âge.

Page après page, on ne peut que se laisser surprendre par les réflexions et traits d'esprits décalés construits par l'auteure autour des personnages étranges de Déodat et Trémière, deux futurs amoureux dont le principal point commun est d'avoir été les souffre-douleur de leurs camarades de classe. Et pour cause, l'un est laid et érudit, accessoirement ornithologue, et la seconde est anatomiquement sublime, peu encline à se remuer les méninges et ... mannequin. L'histoire de Perrault, donc, relookée par l'écrivaine belge qui nous livre un petit conte philosophique baroque, prétexte à d'intelligentes et spirituelles réflexions d'ordre général et, de manière plus particulière, sur les clichés de la beauté, et donc de la laideur, dans notre société.

Malgré tout ce brio et le plaisir qu'on peut  en tirer, il est difficile d'être complètement acquis à la cause d'une histoire dont la forme écrase à ce point une intrigue qui aurait du mal à exister par elle-même. D'où le #2 Sorel qui est quand même un 6/10 sur SensCritique/Sorel
   

Albin Michel - page 15


 - Notre fils est intelligent, déclara-t-elle.
Elle avait raison : l'enfançon avait cette forme supérieure d'intelligence que l'on devrait appeler le sens de l'autre. L'intelligence classique comporte rarement cette vertu qui est comparable au don des langues : ceux qui en sont pourvus savent que chaque personne est un langage spécifique et qu'il est possible de l'apprendre, à condition de l'écouter avec la plus extrême minutie du coeur et des sens. C'est aussi pour cela qu'elle relève de l'intelligence : il s'agit de comprendre et de connaître. Les intelligents qui ne développent pas cet accès à autrui deviendront, au sens étymologique du terme, des idiots :  des êtres centrés sur eux-mêmes. L'époque que nous vivons regorge de ces idiots intelligents, dont la société fait regretter les braves imbéciles de jadis.


21 octobre 2016

On ne voyait que le bonheur - Grégoire Delacourt



Et combien coûte-t-il ?


Le roman commençait plutôt mal. Je décrochais dès les premières pages et ai été à deux doigts de le refermer, de le ranger dans ma bibliothèque. Pourquoi ? L'écrivain était en train de me faire le coup du héros en plein marasme psychologique à cause d'une vie de famille au bord du naufrage et d'un travail incapable de le combler et de donner un sens à sa vie. Après une enfance jalonnée de malheurs (deuil d'une soeur, abandon d'une mère et démission tacite d'un père), il découvre avec délectation l'amour fou. Un mariage et deux enfants plus tard, tout fout le camp à nouveau. Habituellement, c'est le type de scénario qui ne me fait aucunement peur, surtout s'il sonne juste, peu importe qu'il soit déprimant. Mais cette fois-ci, j'ai ressenti la désagréable sensation de lire l'histoire de ce gars pour la millième fois. L'idée de l'auteur de chiffrer tout et rien, le coût de chaque être humain, celui peut-être du bonheur ou du malheur, je ne sais pas, grâce au titre des chapitres aurait pu être une idée sympathique si elle ne ressemblait pas autant à un artifice littéraire.

Comme ce n'est pas mon style et qu'en plus Monsieur Delacourt s'est fendu d'une sympathique dédicace au dernier salon du livre, j'ai persisté et bien m'en a pris puisque, la première partie passée (il y en a trois), l'histoire décolle enfin. Notre héros arrive au bout du bout et finit pas péter les plombs. Et pas qu'un peu, je dirais. Une forme de burn-out un peu extrême. C'est malheureux pour lui mais plutôt bienvenu pour le lecteur qui découvre ainsi une suite plus originale, excitante et touchante. La troisième et dernière partie, un autre point de vue sur le drame, m'a particulièrement absorbé et j'ai terminé la lecture avec la larme à l'oeil. Pas si mal.
  

Le Livre de Poche - page 219


Il ne reste de ceux qui nous manquent que le manque justement que nous avons d'eux. Dans ma mémoire, les visages de Joséphine et Léon se brouillaient, comme s'était dilué celui d'Anne. Seules demeuraient des images, parfois menteuses, créées par ma terreur à l'idée d'être tout à fait seul, sans souvenirs. Un rire qui n'existait pas, par exemple, et que j'entends encore, dans un jardin. La couleur rouge d'un petit manteau bleu. Un éclat de lumière dans la blondeur, un jour sans soleil. La couleur des yeux d'un père. Ces petites touches impressionnistes qui font l'album de nos peines.


6 octobre 2016

La Fayette - Gonzague Saint Bris

  

Une aura intacte


Gilbert du Motier de La Fayette fait partie de ces personnages dont on connaît parfaitement le nom mais dont le rôle dans l'Histoire de France nous apparaît souvent flou. A la lecture de cette biographie, domine chez moi le sentiment que, toute sa vie durant, à vingt ans comme à soixante-dix, il a souvent tenu un rôle important sans avoir jamais véritablement décroché le premier. La nature de son caractère et l'objet de sa quête en sont certainement la cause. Idéaliste et aventureux, il ne possède pas l'ambition de ses contemporains les plus connus qui, eux, aspiraient au pouvoir ou à une quelconque position sociale. Lui était mû par-dessus tout par les causes justes, tels la liberté et le respect des droits de tous les individus d'une nation. Il s'est battu à sa manière dans l'espoir de faire passer la France en douceur, par le compromis,  de la monarchie absolue à la démocratie, ses origines aristocratiques ayant certainement modéré ses indéniables élans républicains. Il a notamment refusé des responsabilités qui n'allaient pas dans le sens du bien commun. La Fayette n'était pas dénué d'intelligence politique, il n'a simplement pas voulu sacrifier son bonheur sur l'autel de l'ambition personnelle, sauf peut-être celui de la reconnaissance, de la gloire et de la postérité. Il ne s'est jamais perdu en route. Contrairement à des Napoléon ou des Robespierre, il ne s'est brûlé les ailes. Pas d'usure du pouvoir pour lui, son aura est restée intacte.
   
De lui, je pense qu'on peut dire qu'il aura eu plusieurs destins au cours d'une seule et longue vie. Il est d'abord héros de l'Amérique en participant activement à l'indépendance de celle-ci face l'Angleterre colonisatrice, ce qui fait de lui le personnage français le plus glorifié aux États-Unis depuis presque 250 ans. Il prendra ensuite part aux événements des premières années de la Révolution française en tant que commandant de la garde nationale. En 1792, accablé par la tournure des événements, il s'enfuira de France et échappera à la terreur en payant le prix fort dans les geôles autrichiennes et prussiennes. Des années plus tard, il fait encore des siennes en jouant un rôle dans l'abdication de Napoléon après les "Cent jours", puis dans celle de Charles X au profit de Louis-Philippe. A défaut de république, dont il craint désormais les excès, il met ses espoirs dans une monarchie constitutionnelle qui pourrait apporter les réformes institutionnelles nécessaires au bonheur de tous. Il sera évidemment déçu.

Cette biographie est très agréable à lire. Elle se parcourt un peu à la manière d'un roman, Gonzague Saint Bris y mettant emphase et lyrisme. Il est évident que le biographe adore son sujet. J'ai été au début perturbé, et j'y ai ensuite trouvé des avantages, par les continuelles digressions de l'auteur sur tel ou tel sujet d'actualité de l'époque ou personnage que le "héros des deux mondes" a croisé de près ou de loin. J'imagine que cela a enrichi le propos et rendu le récit absorbant.

Folio - pages 439 et 440


Après cette rencontre entre Pères Fondateurs, La Fayette retourna à Washington pour faire ses adieux au nouveau président qui venait d'être élu : Quincy Adams, fils de John Adams. Il devait revenir à celui-ci de prononcer le dernier discours officiel, pour remercier l'hôte de sa visite et lui exprimer les vœux de la nation. "Quand plus tard, lui dit-il, dans sa harangue, on demandera à un Français de choisir l'individu symbolisant le mieux sa nation, dans le temps que nous vivons, le sang d'un noble patriotisme colorera ses joues, le feu d'une inébranlable vertu brillera dans ses yeux, et il prononcera le nom de La Fayette !"





Tombe de La Fayette et de son épouse, au cimetière Picpus à Paris

9 septembre 2016

La conquête de Plassans - Émile Zola


    

Querelles de voisinage


Le numéro quatre des "Rougon-Macquart" fait probablement partie des épisodes les moins connus de la série des vingt romans d'Émile Zola. Après deux romans parisiens, le lecteur est de retour à Plassans, en Provence, pour y retrouver les personnages devenus secondaires de Pierre Rougon (surtout à travers sa femme Félicité) et d'Antoine Macquart, les deux frères protagonistes de La fortune des Rougon. Ici, l'attention est déportée sur François Mouret (fils d'Ursule Macquart) et son épouse Marthe, née Rougon, couple de paisibles bourgeois de la ville qui sont amenés à louer une chambre à l'abbé Faujas, prêtre ambitieux à la solde de l'Empire, arrivé tout fraichement de Besançon avec sa mère sous le bras.

Cet épisode plus discret et moins ambitieux sur la forme, en témoigne l'absence des descriptions sur des pages entières des trois premiers tomes (surtout en comparaison avec Le ventre de Paris), soulève pourtant pas moins (et au moins) trois thèmes importants : la folie inéluctable (les époux Mouret descendent tous deux de la matriarche toquée Adélaïde Fouque et font des enfants entre cousins), les grands aises du clergé et ses combines pour devenir curé, grand vicaire ou même évêque (il n'y a pas que pour sa place au ciel qu'il faut se battre), et enfin les manigances politiques pour conquérir le pouvoir local (au début du roman, Plassans est une ville légitimiste).

Émile Zola évoque cette abondante matière sans concession mais parvient à dérouler l'histoire avec un ton presque badin, comme pour souligner la vie globalement douce de ces bourgeois de province pourtant à mille lieues du luxe de La curée. C'est au lecteur de lire entre les lignes et ce n'est pas très difficile tant la caricature à peine exagérée de ses quasi-contemporains (puisque le second Empire n'est plus lorsque le roman sort en 1874) est à la fois subtile et évidente. Chacun des personnages sonnent en effet parfaitement juste tout en tenant avec éclat son rang de bourreau et/ou de victime au sein de cette détestable comédie humaine. La scène finale est d'ailleurs exemplaire en ce sens : les voisins qui avaient jusque là fait allégeance à l'abbé Faujas, font montre d'un manque d'empathie assez saisissant au moment du drame. Personnellement, le gentilhomme commerçant François Mouret m'a beaucoup amusé dans la première partie du roman. La seconde partie est pour lui plus ... glaçante.

Le Livre de Poche - page 384


Il se mit à rire d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante.
 - Maintenant, c'est fait, ce contenta-t-il de répondre ; il faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour les pénitentes, et pas une n'osa le quitter ; elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.
 - Ma chère, avouait Mme de Condamin à Marthe, j'avais tort en voulant qu'il se parfumât ; je m'habitue, je trouve même qu'il est beaucoup mieux... Voilà un homme !